Aparté n°6, octobre 1999
Il y a au moins deux façons de caractériser la démarche entrepreneuriale :
Celle que nous suggère encore aujourd’hui l’approche rationaliste de Descartes.
Tout est affaire de calcul. Et ce qui ne l’est pas incommode voire désoriente.
Il s’agit, dès lors, de minimiser l’aléatoire qui en résulte au profit du catégorisme.
Mais est-ce bien raisonnable ? Ne peut on pas même parler de logique de l’absurde.
Au mieux, cette référence au réel ou, plutôt, au passé nous conduit à des principes de stabilisation, de reproduction et donc de conformisme.
Nous sommes bien obligés de nous demander si l’objet de ce parti pris n’est pas, pour l’essentiel, de contribuer à nous rassurer et à légitimer notre difficulté à créer.
De plus, comment concevoir autrement quand la majorité de nos structures (entreprises, partis, familles) ne tolèrent ni l’errement, ni l’erreur.
L’autre thèse affirme qu’il est vain de rechercher des solutions en prenant pour référence le passé puisque chaque crise est totalement nouvelle. Peut être que les éléments sont les mêmes mais ils s’ordonnent différemment.
Il convient alors de considérer l’humain comme étant ce qui peut donner son sens premier à l’entrepreneuriat.
Ce nouveau regard nous oblige alors à accéder à un niveau de perception très différent du précédent.
L’Entrepreneur apparaît soudainement haut en couleurs et en verbe. La passion l’anime. Il n’applique plus uniquement et savamment des recettes inculquées.
Il imagine.
Et la mise en œuvre rationnelle n’est plus que la conséquence immédiate de cette projection. Les éléments économiques, quant à eux, serviront avant tout à la réalisation de sa pensée.
L’Entrepreneur est un visionnaire et son travail relève pour l’essentiel d’un processus créatif. De là à dire qu’il est Artiste, il n’y a qu’un pas que je vous invite à franchir.
L’esprit d’entreprendre relève tout d’abord bien d’une démarche de créativité et surtout pas d’un raisonnement logique.
On voit ainsi combien l’Artiste et la démarche qu’il empreinte quotidiennement peuvent aider l’Entrepreneur dans la réalisation de son œuvre.
Au risque même de la provocation, ne peut on pas rêver mieux pour l’Entrepreneur que d’être coaché par un Artiste.
Que de conseils judicieux sur les processus liés à la créativité et à la prise de décision :
- Gérer l’écart entre son imaginaire et les contraintes matérielles rencontrées.
- Elaborer des solutions aussi novatrices que performantes.
- Harmoniser les différences et rapprocher les contraires.
- Sublimer les changements et les ruptures.
- Vivre l’incertitude comme moyen d’épanouissement.
Et, à l’instar de son dirigeant, on ne peut ensuite que souhaiter une contagion salutaire à l’ensemble des collaborateurs.
Multiplions les expositions et les stages de créativité dans nos entreprises.
Ouvrons nous sans crainte à l’art pour ce qu’il a de puissant et d’authentique.
C’est à cette condition seulement que nous pourrons enfin parler véritablement de « culture d’entreprise » .
Et surtout, mettons en œuvre un management qui sache réserver à la créativité la part qui lui revient.
Il conviendra ensuite seulement de ménager au raisonnement le rôle applicatif et de contrôle qui doit le caractériser.
Il est clair que tout est affaire de manager et de management. Dès 1989, Philip Sadler (l’un des conseils d’entreprise les plus respectés du Royaume Uni) affirmait que « Bien que le management fasse intervenir des connaissances complexes à un très haut niveau, il est essentiellement un art appliqué plutôt qu’un processus intellectuel ; par conséquent, la pertinence des connaissances théoriques est très faible. De ce point de vue, la réussite des managers repose beaucoup moins sur la pensée rationnelle, la logique et l’analyse quantitative qu’on ne le pensait jusqu’à présent et beaucoup plus sur des éléments non rationnels comme la vision, la créativité et la capacité d’inspirer autrui… Il faut les (les managers) aider à développer la vision stratégique. »
La même année, Tom Peters (The Economist) écrivait : « Nos outils intellectuels récemment validés sont carrément dangereux dans bien des cas… Les réponses à l’incertitude sont la rapidité, la flexibilité, la créativité, la capacité d’adaptation. »
De là à entreprendre enfin avec des Artistes pour experts, il n’y a qu’un autre pas que je vous invite également à franchir.
Enfin, si la Recherche, au travers de la cybernétique en particulier, commence à comprendre le mariage heureux qu’il convient de réaliser entre l’imaginaire et la raison, il reste à convaincre la plupart des écoles de commerce de développer sans tarder des modules de créativité au sein de leurs cursus.
Nous aurons enfin en nombre ces intuitifs et ces visionnaires que nous identifions facilement encore aujourd’hui par leur rareté.
François BOUTEILLE
Coaching et médiation