Aparté n°92, 23 octobre 2007
Quel étonnant triptyque que de réunir ces trois concepts. Et pourtant, jamais il ne m'a semblé rencontrer autant de gens qui, soit étaient envahis par des doutes abyssaux, soit paraissaient repus de certitudes inébranlables. Comme si nous en étions arrivés à un stade où il nous fallait choisir sans nuances possibles la posture de leader ou celle de looser. Plus de possibilité apparemment offerte de voyager du doute à la certitude et inversement. Quant à celles et ceux que l'espoir naturellement porte, je dois avouer que leur nombre de plus en plus faible en fait à mes yeux une espèce en voie d'extinction.
D'où cette interrogation que me suggère une telle perception et que je soumets comme à chaque fois à votre sagacité.
Une fois encore, pour dénouer l'écheveau, je vous propose qu'ensemble nous prenions le recul suffisant pour mieux en trouver l'origine.
"Je doute donc je sais (ou j'essaye)",
pour paraphraser Descartes qui disait : "je pense donc je suis".
Commençons par le doute. Perçu à tort et de plus en plus fréquemment comme un accès de faiblesse, il fait pourtant intimement partie de notre existence. En effet, ne pas douter éviterait tout questionnement. Pour confortable que puisse paraître aux yeux de certains une telle attitude, elle n'en demeure pas moins totalement irréaliste. En effet, seul celui qui prétendrait tout savoir sur tout pourrait se dispenser d'un tel exercice. Et, à ma connaissance, celui-là n'est heureusement pas encore né.
Il me semble toutefois que l'on peut distinguer pour l'essentiel deux grands types de doute. L'un ouvre à la réflexion. Il est qualifié par certains de métaphysique. Le second enferme, générant à l'extrême un état de grande souffrance sur le plan psychologique pour celui qui le rencontre alors. Je le qualifierais volontiers de pathologique.
Concernant le premier, il me ramène naturellement au siècle des Lumières et à certains de ses illustres représentants comme René DESCARTES.
Il est édifiant de constater que, grâce à cette réflexion consistant à admettre que l'on puisse se tromper ou être trompé par ses sens, des scientifiques de cette lointaine époque sont à l'origine d'une révolution scientifique unique en son genre dont nous bénéficions encore aujourd'hui des effets. Qui oserait taxer alors d'un accès de faiblesse de tels héros de la pensée pragmatique moderne ? Loin de moi de vouloir systématiquement remettre tout en cause et de porter atteinte à l'ordre établi. Le doute ainsi défini permet surtout à celui qui en use de s'écarter des préjugés au profit d'une réflexion dont il devient l'acteur. Il le conduit à gagner en autonomie en matière de jugement, à accéder à la connaissance et donc à la sagesse.
Comme tout est affaire d'équilibre et donc d'instabilité, il est vrai que le doute entretenu dans certains de ses excès peut conduire à la maladie. C'est la définition même de ce doute qui sclérose et que j'évoquais plus haut. Autant le premier structure la personne, autant le second tend à la déstructurer. Georg LICHTENBERG nous rappelle dans l'un de ses ouvrages que "douter ne signifie rien d'autre que d'être vigilant, sinon cela peut être dangereux". Et là est l'important. Car dans le second cas, il ne s'agit plus d'une démarche raisonnée d'inspiration philosophique mais bien d'un état permanent d'inquiétude, déstabilisant, paralysant même, au point de saper toute confiance, tout élan, toute volonté et tout projet.
Je pense donc que l'essentiel réside dans les conditions qui permettront d'envisager le doute comme salutaire dans son approche première sans tomber dans les méandres de l'incertitude chronique de la seconde. A cela, une première condition me vient immédiatement à l'esprit et qui appartient à chacun d'entre nous. Je veux bien sûr parler de la confiance et de l'estime à avoir en soi. Les cultiver est le meilleur rempart à la folie. Etre accompagné en ce sens me paraît tout aussi important. Cela nous renvoie donc directement à des préceptes éducatifs et managériaux que je vous laisse énoncer. Enfin, contrairement à ce que laissent imaginer certains messages savamment distillés, il n'y a pas de honte à ne pas savoir. Nous avons en effet le droit de ne pas avoir réponse à tout et c'est ce que je rappelle régulièrement à mes enfants qui semblent parfaitement en convenir. J'ai même la curieuse impression qu'en ces instants je gagne en estime auprès d'eux. Comme quoi, le doute peut conduire chacun d'entre nous au meilleur comme au pire. Et là réside cette vigilance dont nous devons faire preuve.
"Je sais donc j'ignore",
pour paraphraser un livre de Pierre DESPROGES intitulé : " la seule certitude que j'ai c'est que je doute".
Aborder à ce point de ma réflexion le concept de certitude pourra paraître à certains étrange tant l'un est en quelque sorte le reflet de l'autre ou son prolongement. Et pourtant, il me semble nécessaire de l'évoquer à son tour.
En effet, je vois également deux approches de la certitude, opposées dans leurs effets.
Il y a tout d'abord la certitude structurante. Constituée de ces valeurs ou convictions qui nous ont façonnés au fil de notre histoire, elle sert d'assise à notre pensée. En effet, il paraitrait peu raisonnable d'envisager quelle que pensée que ce soit qui parte du néant. La certitude permet alors de rendre notre existence un peu palpable Pour autant, nous pouvons faire évoluer ces convictions profondes au fil de notre réflexion. Elles ont un pouvoir d'ouverture et nous consolident, fruits d'ailleurs pour partie du doute de même nature décrit plus haut et de ce qu'il peut donc suggérer.
Dans un de ses écrits, SOMANOS SAR, jeune écrivain cambodgien la présente de manière admirable : "La certitude est la carapace de l'esprit. Elle protège contre l'hostilité, la violence et l'incertitude du monde. Un monde où l'homme, du fait de l'acuité de sa conscience, a peur de tout…. La conscience est une coquille de noix dans un océan de peur". On voit alors, en contribuant à nous rassurer aussi, combien cette certitude est nécessaire à la régulation de notre mental.
Pourtant, poussée à ses extrémités, elle peut conduire là encore à la maladie et à certaines formes d'intégrisme dont on connaît de longue date les dégâts pour soi et pour les autres puisque la mort en est la plupart du temps la conclusion. En effet, elle aveugle, isole, rompt insidieusement tout lien social dont nous avons pourtant un besoin vital et tue.
En somme, il ne vaut de certitude que celle que l'on est prêt à partager en la remettant ainsi en cause.
A ce stade de ma courte réflexion, je m'interroge sur les moyens à entreprendre pour favoriser l'émergence conjointe de ce doute allié à cette certitude, tous deux vertueux et utiles. Le mot espoir me vient alors à l'esprit telle une évidence. Et comme si le principe de dualité se ravivait une nouvelle fois, il m'oblige à distinguer l'espoir, pensé comme un sentiment constructif, de celui qui constitue un obstacle à toute forme d'engagement. L'espoir considéré comme un obstacle au changement représente un concept pour le moins troublant. Et pourtant, il permet en certaines circonstances de se projeter dans "une pseudo réalité en devenir" comme une sorte de territoire intermédiaire, véhicule d'illusions. Et le dicton "Pourquoi remettre à demain ce que l’on peut faire le jour même ? " en confirme, à mon sens, l'existence parfois.
Pour cette raison, je préfèrerais le mot détermination à celui d'espoir. Cette détermination qui nous fait penser et agir ensuite, même quand tout nous invite au contraire. Dans "24 heures de la vie d'une femme", Stephan ZWEIG écrit : "Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur". Paul VALERY, quant à lui, prétend que "le déterminisme est la seule manière de se représenter le monde. L'indéterminisme étant la seule manière d'y exister". Je vous laisse méditer.
Enfin, deux outils doivent nous permettre d'entretenir de manière constante et volontaire ce vent d'espoir, entendu comme contributif à la réalité de demain : l'apprentissage et la transmission du savoir.
François BOUTEILLE
Coaching & médiation
Le courrier des lecteurs
A propos du texte de septembre intitulé : "Le changement, contraint ou désiré ?", voici les contributions, riches et abondantes, que j'ai reçues et que je vous livre, comme à chaque fois, intactes.
"Bonjour,
C'est toujours un plaisir de te lire. Cela permet de se poser des questions auxquelles on n'avait pas pensé. Je me dois de répondre à la phrase suivante : "Aujourd'hui, cet environnement qui peut nous menacer n'est donc plus la nature elle-même mais bien la société humaine par ce qu'elle produit comme relations à l'échelle planétaire."
Je dois rappeler que la nature se rappelle douloureusement à nous dans les modifications climatiques qui nous affectent aujourd'hui, et quand je dis "nous", je pense surtout aux zones du monde les plus fragiles (zones littorales, pays confrontés aux ouragans).
D'autre part c'est parce que l'homme oublie trop souvent encore l'échelle planétaire qu'il engendre des déséquilibres de développement coûteux pour tous à long terme. Il serait bon et sain de ne pas dissocier la société de son support, le virtuel n'est pas humain.
De fait, il faut changer fondamentalement pour essayer d'atteindre notre équilibre et celui de notre planète le plus efficacement possible.
Bien à toi,
J.M.B."
"Bonjour François,
J'imprime ce numéro d'Apartés et te dirai mes impressions au sujet du "Changement, contraint ou désiré ?" à tête reposée.
Mais tout de suite je suis interpellée dans "le courrier des lecteurs" (ndlr : chronique de juin traitant de l'intuition) par la phrase d'un musicien : "Pour beaucoup, elle (l'intuition) relève en effet d'une certaine forme spontanée alors que, pour qui s'y est essayé, elle naît en réalité de l'assiduité et de la constance dans l'apprentissage."
Musicienne, je comprends tout à fait ce que veut dire ce musicien.
J'aimerais qu'il nous dise aussi ce qu'il pense de la perfection : cette pureté que tout musicien tend à approcher.
De ces heures d'étude, fastidieuses, longues, contraignantes, qui conduisent à cette perfection.
Et de ces moments, courts, pas racontables, parce que trop forts, où on a enfin la sensation de l'avoir atteinte.
Transposée dans la vie de tous les jours, l'intuition pourrait être tout simplement la résultante non expliquée de notre vécu.
Mais tout peut-il être démontré ?
François, je n'ai ni ta facilité d'écriture, ni ta possibilité d'organiser mes idées de façon ordonnée.
Et peu de temps pour creuser toutes les différentes composantes d'une réponse constructive.
Je voudrais seulement te dire que Apartés est à chaque fois un levier pour ma petite tête !!!
M.C.L."
"François,
C’est avec beaucoup de plaisir que je te retrouve ….merci pour cette page.
Amitiés
G.S."
"Cher ami,
Je ne peux résister au plaisir de prendre la plume pour réagir à ton article sur le changement.
Le changement, constat préalable de ma part :
Le monde change et évolue depuis la nuit des temps. La vraie différence c'est qu'aujourd'hui l'espèce humaine a les leviers (bons et/ou mauvais) pour le changer à sa main et à son rythme, par exemple :
- Le réchauffement climatique : qu'adviendra-t-il de nous si nous dépassons les fatidiques 2°C ? Comment réguler les "apprentis sorciers" ?
- Les outils de communication (j'insiste sur le mot "outils") : aujourd'hui, il y a ceux qui savent les utiliser à leur profit personnel et les autres (pour des raisons intellectuelles et financières).
Comment éviter la division de notre société en deux castes : ceux qui détiennent le savoir et le pouvoir et les autres ? Subir cette situation n'est-ce pas un risque majeur ? Nos élites ont-elles opté (ou accepté ?) le principe d'une société à deux vitesses : "les têtes et les jambes" ?
L'ordinateur à 100 € est une première réponse. Mais est-elle adaptée ?
La réponse au changement : l'adaptabilité.
Si on regarde dans le rétroviseur, l'espèce humaine s'est bien adaptée à son environnement (la preuve : elle prospère aux dépends des autres) et ce, malgré quelques heurts (problèmes ponctuels de territoire). Le problème aujourd'hui n'est-il pas le rythme imposé et de "digérer" le changement ?
Comment embarquer tout le monde et éviter ou, à minima, accompagner les renoncements individuels ?
Les réactions au changement :
La courbe d'adaptation est bien connue : 1°) refus, 2°) désespoir, 3°) colère, 4°) acceptation.
Ne confond-on pas aujourd'hui l'adaptation, incontournable et nécessaire, et l'intégrité de la personne qui souhaite (et doit, à mon sens) rester ce qu'elle est ? Comment préserver notre intégrité, c'est-à-dire, notre âme ? Mais finalement, ne néglige-t-on pas la vraie question du sens ?
Depuis 250 ans (le début de l'ère industrielle), on a toujours pris le temps d'expliquer le but poursuivi pour justifier les changements, à savoir le progrès (sociétal, humain, technique, …) qui améliore le quotidien de tous.
Le fait-on suffisamment aujourd'hui ? En particulier, le changement à marche forcée pour améliorer les résultats financiers a-t-il vraiment un sens s'il n'est pas partagé ? (L'argent ne fait pas le bonheur, mais…).
Finalement, comme tu le conclues "à juste titre", il faut rendre au changement son pouvoir d'attraction et non pas ignorer (ou stigmatiser) les risques associés.
Qui peut (et doit) apporter des réponses à ces questions ? Que sont devenus les animateurs de cette réflexion ? Nos hommes politiques et autres brillants penseurs qui ont modelé notre société n'auraient-ils pas survécu au changement ?
Bien à toi,
D.B."
"Bonjour François,
J'ai vraiment apprécié ton dernier numéro d'APARTE, moi qui ai l'impression de mourir quand il n'y a pas de changement.
A mon âge avancé ! J'en ai vécu des changements, voire, des bouleversements, certains voulus, d'autres subis mais le plus important c'est que tous m'ont construite.
Même s'il est vrai qu'entre un grand changement imposé sécurisé financièrement et celui rêvé mais risqué, j'ai dernièrement choisi le deuxième. J'espère tout de même que beaucoup d'entres nous sont capables de vivre les changements imposés. Sinon, à quoi serviraient les visionnaires qui ordonnent et organisent les changements de stratégie dans les entreprises. Car ces managers ne sont pas tous suffisamment grands manipulateurs pour faire croire à leurs subordonnés que " le changement en question n'est que le fruit de la synthèse de leurs demandes mise en forme suite au dernier séminaire".
Quand je dirigeais ma précédente Unité et que les instances dirigeantes nationales voulaient opérer un changement d'orientation ou d'organisation, les directeurs d'unité économique dont je faisais donc partie étaient invités en séminaire. Dans un cadre superbe, on nous séparait en groupes pour que nous réfléchissions sur l'avenir de l'entreprise et sur les grandes directions à prendre. Et chaque fois, bizarrement, à la lecture des conclusions, personne ne comprenait comment nous avions pu à la majorité des groupes de réflexion, prendre de telles décisions. (Ah! l'art de la manipulation!!!!!).
Et donc, chaque fois, j'entendais cette phrase : "nous allons effectuer des changements d'orientations, qui ne sont que le fruit de vos demandes et de vos réflexions, mises en commun et en forme suite au dernier séminaire" .
Je précise que personne n'était dupe, mais que faire ...........quand le manipulateur est le payeur?
A bientôt
Amitiés
C.C."
"Bonjour François,
Comme j'aimerai pouvoir m'exprimer comme toi, avec cette acuité, cette précision.
Ma réflexion avec beaucoup de retard, est un peu "réac", une fois n'est pas coutume. S'adapter au changement est nécessaire, vital, impératif. Le générer est source de progrès. Mais accepter systématiquement "le changement" ou pire vouloir suivre toutes les évolutions du monde moderne (si vaste et si diversifié) qu'elles soient technologiques, philosophiques ou sociétales, c'est peut être éviter, lâchement, de faire nos propres choix d'hommes libre, de s'épuiser dans une course au but non choisi, ou tout simplement mal cerné, pour parfois aboutir à des impasses ou pire à de véritables récessions….
Nos sociétés, en général, abandonnent la référence à l'expérience, à l'usage, à la tradition, et deviennent "liquides", sans consistance, toujours prêtes à s'adapter plutôt qu'à adapter.
A + et bien amicalement.
R.B."
Encore merci pour la qualité de ces échanges et… à vos plumes ! Passez l'inquiétude première pour apprécier combien écrire est structurant. Pour ma part, j'attends donc de vous lire.
Bien cordialement,
François BOUTEILLE