Aparté n°90, juillet 2007
Pour poursuivre dans la lignée de mes dernières communications où j'aborde successivement celles des conditions qui me paraissent favoriser la réussite du projet, je vous propose aujourd'hui d'évoquer ensemble l'intuition.
Bien que méconnue pour l'essentiel, elle relève paradoxalement d'une sorte d'évidence pour bon nombre d'entre nous qui pensons l'avoir régulièrement expérimentée. Loin de relever d'un raisonnement conduisant à la formulation d'hypothèses validées ou non ensuite, ou de se résumer à une sorte de pressentiment tout en apparence, il me semble qu'elle se caractérise avant tout, par l'expression d'une forme d'absolu et de fulgurance étroitement mêlés.
Mieux encore, cette sorte de connaissance spontanée nous donne l'impression que celui ou celle qui en est détenteur dispose d'une longueur d'avance sur son entourage, renforçant par là-même ses pouvoirs de décision et de conviction. En somme, je parais réagir de manière impulsive, "sans réfléchir", sans être capable de "justifier" ma décision. Et pourtant, cette voix (voie) intérieure que j'accepte d'écouter me permet soudain de disposer d'une puissance d'entraînement extraordinaire, sur moi et sur les autres, comme si ce que j'avançais là relevait de l'évidence à suivre.
Nous reconnaissons régulièrement cet état, dès lors qu'il nous touche déjà personnellement. Combien de fois en effet nous sommes nous dits : "Ah!, si je m'étais écouté! "Ou alors "ma première idée était la bonne!".
A y réfléchir, nous sentons bien que ce mode d'expression de soi relève d'une posture qui nous déconcerte, voire, qui peut finalement nous déranger plus que nous la comprenons vraiment. Sans doute contrevient-elle à un autre mode de pensée, de ce qui est pensé, que notre culture scientifique nous a enseigné depuis la Renaissance comme modèle dominant. On pourrait d'ailleurs résumer ce dernier propos à la question : "Mais finalement, suivre son intuition, est-ce bien raisonnable?" A ce quoi, je répondrais volontiers : "non!". Et pourtant, la plupart du temps, "ça marche". Il y a de quoi être totalement déconcerté.
Essayons donc de mieux comprendre ce qu'est cette intuition.
Le mot latin "intuitio" désigne l'action de voir une image dans une glace. Décidément, même étymologiquement, ce concept porte en lui une part de mystère et de magie façon Lewis CARROLL. Comme si ce qui m'était identique, voire-même, ce que j'étais vraiment, me déconcertait le plus. Il y a, c'est vrai, dans l'expression intuitive une forme d'authenticité par absence d'intention apparente. Ce que produit l'intuition est alors souvent perçu comme relevant du don.
Le Petit Robert quant à lui nous propose la définition suivante : "le phénomène intuitif est une forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement".
Autre constat pour essayer de mieux comprendre ce qu'est ce drôle d'animal que de se souvenir l'émotion, les émotions, qui émergent en même temps qu'elle s'exprime. L'expression intuitive n'est en effet jamais froide et austère comme celles et ceux qui en sont à l'origine. Et quand elle est parfois poussée à l'excès, les psychologues n'hésitent pas en décrire alors le caractère pathologique, parlant "d'intuition délirante". Dans ce cas, ce caractère ne s'attache plus au fait d'avoir une intuition mais à cette notion de vérité systématique que le sujet lui accorde, en l'absence de tout support perceptif et sans ressentir la nécessité de quelque vérification ou justification logique que ce soit. A ce stade, la personne est en quelque sorte sous l'emprise de ses émotions qu'elle ne gère plus. Cette dérive permet ainsi de poursuivre le travail de clarification que nous avons entrepris ici en distinguant bien intuition et clairvoyance. Car, comme je ne l'ai pas précisé, à tort, toute intuition n'est pas obligatoirement "bonne".
Première difficulté rencontrée donc dans ce travail de meilleure compréhension que d'admettre que l'intuition, naturellement, en tant que fonction irrationnelle n'est pas facile à définir pour l'intellect….
Et cette quête n'est pas récente.
Si ARISTOTE nous en propose une première approche, pour René DESCARTES, philosophe au XXVIème siècle, "il n'y a pas d'autres voies qui s'offrent aux hommes, pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l'intuition évidente et la déduction nécessaire".
Pour Carl Gustav JUNG, psychiatre-psychanalyste du début du XXème siècle, l'individu dispose, pour s'adapter au monde extérieur et aux conditions de sa propre structure, de quatre fonctions principales que sont la pensée, le sentiment, la sensation (les 5 sens) et l'intuition entendue par lui comme une sorte de flair, une fonction psychologique qui nous communique des perceptions par la voie de l'inconscient. Ce qui signifie que nous disposons tous de cette fonction sans pour autant l'exploiter systématiquement de la meilleure façon. On parlera alors d'intuitif extra ou introverti.
Jean Paul SARTRE, écrivain et philosophe, précise ainsi d'elle "qu'il n'est d'autre connaissance qu'intuitive. La déduction et le discours, improprement appelés connaissance, ne sont que des instruments qui conduisent à l'intuition". Elle n'est donc qu'un condensé de réflexions et d'expériences stockées au plus profond de notre inconscient. Sa force repose alors sur notre capacité à mobiliser en un temps record des trésors cachés au fond de nous-mêmes.
Henri BERGSON, autre philosophe contemporain, minimisant également le rôle de la raison, veut imposer l'intuition comme une nouvelle méthode de connaissance de nous-mêmes et de la vie en général. Pour lui, elle correspond à la vie émotionnelle et spirituelle alors que l'intelligence correspond à la vie pratique et matérielle. La meilleure façon de la développer passe alors par la méditation et l'émotion procurée par la création artistique.
Depuis quelques années, l'intuition est devenue un sujet de recherche à part entière pour de nombreux laboratoires spécialisés dans l'étude du système nerveux. D'après Dick BIERMAN, directeur du département de psychologie de l'université d'Amsterdam, "les premiers résultats confirment que notre esprit est capable d'anticiper, de faire un petit saut dans le futur, pour nous prévenir en particulier d'un danger nous menaçant".
Alors, considérant pour toutes ces raisons que l'intuition ne s'oppose ni à la réflexion ni aux compétences mais vient bien les compléter, pourquoi et comment développer ce que certains appellent notre sixième sens?
A un moment où renouer justement avec le sens en général, ce qui fonde tout projet, est essentiel, promouvoir le comportement intuitif apparaît comme la meilleure manière pour qui veut retrouver ses racines profondes, au-delà de tout risque de passéisme ou de conformisme. Le rationalisme et les données chiffrées seuls ne suffisent plus en effet à expliquer la complexité croissante des situations que nous vivons.
La culture de l'intuition commence par le respect de soi-même. Combien de fois ai-je pu constater que ce respect premier conduisait à celui des autres et surtout à une posture contagieuse. Se respecter commence ainsi par un travail d'introspection régulier permettant de mieux se connaître dans ses valeurs, fruits de notre histoire personnelle, c'est-à-dire de l'éducation que nous avons reçue et de notre confrontation au monde.
Pour que votre intuition s'exprime, il faut donc lui accorder de l'espace et du temps ainsi que des circonstances propices. Quelques conditions permettent d'en favoriser l'expression, déjà chez soi pour la promouvoir ensuite auprès des autres :
- Plutôt que d'être poseur de problèmes, soyez offreur de solutions.
- N'ayez pas peur de sortir des sentiers battus. Acceptez de vous perdre un instant dans l'imaginaire que vous propose votre inconscient et non pas seulement de vous soumettre à la raison que vous impose votre conscience.
- Redonnez au temps ses droits.
- Ecoutez-vous d'abord. Vous seul savez ce qui est bon pour vous.
- Sachez apprécier le silence. Théodore MONOD, scientifique et amoureux du désert disait de lui : "les silences sont enrichissants. Ils conduisent à l'essentiel".
- Et surtout, mettez-vous en vacances, c'est l'espace d'expérimentation privilégié pour développer son pouvoir intuitif.
François BOUTEILLE
Coaching & médiation