Aparté n°89, Juin 2007
A en croire la presse, les politiques, les économistes et bien d'autres encore, après le thème de la qualité des années 80, l'innovation est devenue désormais notre première grande cause nationale pour qui veut se développer pour ne pas disparaître.
De toutes parts, j'entends en effet comme une évidence devenue presque un principe social et économique qu'il n'est rien qui vaille d'être vécu et acheté (ou vendu) sans être porteur de cette sacro sainte innovation.
Mais qu'est ce que l'innovation ? Derrière ce monument tout en évidences se cache une foule d'idées souvent contradictoires. Est-ce en soi un objectif, le résultat d'un choix plus ou moins contraint ou plutôt un moyen parmi d'autres pour aboutir à ses fins ?
Pour parfaire ce tableau aux accents abstraits plus que figuratifs, je dois préciser qu'au delà des apparences, son cadre de référence est essentiellement celui des croyances et des intentions plutôt que le champ de la raison pure comme nous allons l'évoquer plus loin.
D'où l'importance, me semble-t-il, de se réinterroger l'ombre de quelques instants sur ce thème complexe et pour le moins d'actualité.
Etymologiquement, innovation signifie : "mettre de la nouveauté dans". Mais pour bien en comprendre tout le sens, il convient surtout de rappeler qu'elle diffère de l'invention ou de la découverte. Elle représente en effet la mise en œuvre de cette invention en même temps que son intégration dans un milieu social donné. Si le processus ainsi décrit conduit à une appropriation par le groupe, on pourra seulement alors parler d'innovation.
Et cela est vrai en tous domaines. Quand Galilée présenta ses travaux sur l'organisation du système solaire, ce fut une découverte. L'église, avec le poids social qui était le sien à cette époque, rejeta son propos au point de le condamner à la prison. Elle empêcha ainsi pendant longtemps que cette découverte devienne une innovation. Autre exemple, pour bien me faire comprendre, que celui des inventeurs du Concours Lépine. Aussi géniales soient-elles, les inventions présentées ne deviennent des innovations qu'à partir du moment où les groupes sociaux (entreprises, collectivités publiques, consommateurs, etc…) auxquels ces inventeurs s'adressent les reçoivent favorablement, en particulier en les achetant.
Les inventions proposées dans le domaine énergétique sont un troisième exemple dont le fondement résulte bien de thèses formulées sur le changement climatique. Adhérer à ces thèses permet bien aux dites inventions de devenir alors des innovations.
On comprend combien l'innovation résulte indissociablement d'enjeux divers, qu'ils soient, par exemple, à la fois sociaux, économiques et environnementaux.
Quant au développement de l'innovation, il s'opère, selon Joseph Schumpeter, en trois temps : c'est au départ le fait de quelques personnes (parfois une seule) qui prennent un risque par rapport aux routines en usage en élaborant de " nouvelles combinaisons " de ressources (phase d'invention). C'est ensuite, une fois l'intérêt de ces nouvelles combinaisons démontré, l'apparition "d'imitateurs" qui les généralisent en développant parfois-même des innovations secondaires (phase d'appropriation). Le troisième temps est caractérisé par un retour à l'ordre et par la définition progressive de nouvelles règles du jeu qui entérinent le nouvel ordre social, économique ou autre issu de ces bouleversements (phase d'institutionnalisation).
Cela explique ainsi cette notion de temporalité qui caractérise toute innovation.
L'innovation naît, vit et disparaît au profit d'autres qui suivent à leur tour le même cycle de la vie et de la mort.
On perçoit également qu'un système innovant relève fatalement dans un premier temps (l'époque où il n'est encore qu'une invention) d'un véritable trouble à l'ordre public. En effet, il transgresse par nature des modes de fonctionnement établis et convenus de fait comme acceptables, voire-même, satisfaisants par le plus grand nombre. En plus, l'acteur de l'innovation ne dispose pas vers lui d'expériences antérieures similaires qui lui permettent d'étayer objectivement ses thèses Ceci conduit à apprécier la position particulièrement délicate de l'innovateur, qui ne s'oppose pourtant pas aux buts poursuivis par la collectivité à laquelle il appartient, mais qui se trouve en situation critique par rapport aux moyens mis en œuvre pour les atteindre.
La part de subjectivité qui caractérise ce domaine est donc dominante et particulièrement vaste, bien au-delà de la volonté de ceux qui en sont à l'origine ou qui en font promotion.
Le plaisir d'agir apparaît alors comme le premier facteur déclencheur, bien avant toute velléité d'imposer à autrui des idées nouvelles, ou d'aboutir par ce processus à une reconnaissance sociale ou à une performance accrue de quelque nature qu'elle soit.
L'incertitude qui en résulte a de quoi déconcerter la raison ou la stratégie, particulièrement présentes dans le champ de l'économie. Cela explique sans doute combien les investissements, qu'ils concernent la recherche et le développement, la formation et le conseil, l'informatisation ou le marketing, ne peuvent être appréhendés en totalité par les outils classiques de gestion.
En aval du processus, il en est de même puisqu'il n'existe pas non plus, dans la plupart des cas, d'outils permettant de rendre compte du mode de valorisation de ces investissements, ou de mesurer strictement le retour attendu. Ils restent ainsi difficilement quantifiables et, pour cette raison en particulier, ne font trop souvent pas encore partie des priorités des décideurs.
Ce sont donc bien les croyances (les convictions personnelles) issues d'un certain type de personnalité (plutôt visionnaire et ludique) qui, comblant un déficit d'informations et de connaissances, permettent au mieux d'entreprendre ce type d'investissement.
Pour qui veut tirer une valeur marchande de l'innovation, tout l'art consiste alors à proposer des nouveautés qui soient à la croisée des systèmes de croyance (subjectivité ou certitudes) d'un nombre suffisamment représentatif et solvable de personnes. C'est tout l'enjeu, par exemple, de bon nombre de projets politiques ou d'études de marché pour qui veut en retirer l'efficience maximale. Chacun y retrouvera ou non les siens….
Dans le champ de l'économie marchande, fort de tout ce qui vient d'être rappelé, l'innovation est donc l'un des principaux moyens pour acquérir un avantage compétitif en répondant aux besoins d'un marché plus ou moins étendu. Innover, c'est alors créer de nouveaux produits ou services. Il existe principalement deux niveaux d'application de l'innovation dans l'entreprise :
On peut innover ponctuellement, on parle alors de projet d'innovation ou d'innovation-produit. Il s'agit essentiellement de projet d'amélioration de produits existants, de création, ou d'adoption de nouvelles technologies liées à un ou plusieurs produits.
On peut aussi innover de manière continue. On parle alors d'innovation permanente, d'innovation totale ou encore de management de l'innovation. Cela ne consiste plus à acquérir un avantage compétitif mais à pérenniser cette compétitivité (on parle aussi d'innovation durable). À ce niveau, l'innovation doit devenir un pilier de la stratégie de l'entreprise. Cette dernière devra pour ce faire mettre en place un système de veille et de partage de l'information, protéger ses innovations grâce à sa stratégie de protection industrielle (dépôt de brevets à l'INPI trop souvent oublié), créer une synergie partenariale, et accorder une place déterminante à l'expression et l'écoute de ses clients.
Mais avant toute chose, l'entreprise devra garantir durablement en son sein un état d'esprit propice à l'expression de l'inventivité et, de surcroît, à la promotion de l'innovation par tous.
Finalement, innover relève d'un fantastique paradoxe. Face aux changements de plus en plus nombreux, innover apparaît comme une activité presque ordinaire. Pour autant, tout aussi naturellement, innover suppose de transgresser les règles de l'ordre établi. Je pense qu'à elle seule, cette contradiction ainsi établie explique toute la complexité qu'il y a d'innover, quand bien même cela est nécessaire. En 2004, dans un sondage de TNS SOFRES, 39% seulement des français se disaient "accros" à l'innovation….
François BOUTEILLE
Coaching & médiation