Aparté n°88, mai 2007
Régulièrement, je m'interroge sur cette notion de "chef" qui apparaît presque systématiquement, qu'on le veuille ou non, dès que l'on évoque la vie de la plupart des groupes, quelque soit leur composition, leur importance ou leur destination.
Y aurait-il une règle tacite qui obligerait à considérer que, sans une telle existence à caractère "statutaire", le groupe ne serait qu'une illusion et courrait inévitablement à sa perte ? Ou bien s'agirait-il plutôt d'une fonction qui, comme sont nom l'indique, réunirait dans certaines circonstances les compétences et les qualités humaines démontrables d'un individu au service de sa collectivité ?
Comme je le rappelais dans mon article d'avril, le groupe n'existe que parce qu'il a un projet. Car il n'y a pas de groupe sans enjeu. N'oublions pas qu'il permet aussi de répondre à cette fonction sociale indispensable à l'homme : nous n'existons et surtout nous ne nous développons que grâce à notre confrontation aux autres, au groupe.
Le bon sens le plus immédiat voudrait alors que cette aventure collective permette naturellement à chacun d'y prendre à égalité une part active en termes de responsabilité.
Ce qui ne veut naturellement pas dire que tout projet émane du groupe. Nous avons heureusement des projets personnels que nous conduisons seuls (quoique ?...).
De là à penser qu'une dynamique du style "démocratie directe" serait l'outil privilégié à saisir automatiquement par les personnes concernées, il n'y a qu'un pas à franchir.
Malheureusement, il n'en est en général rien, bien au contraire. Même sur fond de volonté partagée et de consensus affirmé par tous comme préalable indispensable, cette mise en mouvement du projet commun se caractérise généralement par un état de rapport de force aux autres. Pour certains, il s'impose comme un mode de communication nécessaire, voire, privilégié pour construire ensemble. Nous parlerons alors de débat contradictoire. Comme si, en affirmant un point de vue singulier, une telle posture me permettait de rappeler aux autres mon identité et donc mon unicité au sein du groupe. A ce point que, même lorsque l'un ou l'autre membre affirme être d'accord avec les propos qui viennent d'être tenus, je constate souvent que même cet accord relève encore une fois du besoin de se distinguer.
Par ailleurs, je ne connais pas de groupe qui réunisse des personnes aux compétences et aux qualités humaines identiques. De surcroit, dans des situations où les projets envisagés relèvent d'une complexité de plus en plus grande.
Sans parler d'une propension de ces instants à évoluer de plus en plus vite.
Il est important toutefois de rappeler que l'exercice de la démocratie a pour but de garantir à chacun la possibilité d'exprimer son opinion en ayant obtenu si nécessaire et préalablement les informations qui lui manquaient. L'autre finalité étant bien sûr de respecter l'expression des autres opinions. Cette discipline acceptée collectivement a pour elle d'éviter le pire comme les situations de type dictatorial. Mais permet-elle de favoriser le meilleur pour tous ? Là est toute la question.
Churchill disait à son sujet : "la démocratie réclame un peuple de dieux…". Jean-Jacques Rousseau était beaucoup plus sévère et affirmait que "selon toute vraisemblance, aucun autre régime ne peut donner naissance à la tyrannie que la démocratie ; de la liberté extrême naît la servitude la plus complète et la plus terrible…". Cela fait froid dans le dos.
Pour toutes ces raisons, je suis obligé de constater que si l'exercice de la démocratie est nécessaire au groupe qui veut entreprendre une démarche de changement, elle n'est pas suffisante.
En effet, combien de fois ai-je pu constater que ces échanges, aussi riches soient-ils, généraient au résultat plus d'inchangeance que son inverse.
L'exercice de l'autorité au sein du groupe serait alors une nécessité pour préserver ce à quoi invite une dynamique de progression, en évitant justement certains des écueils rappelés plus haut.
Mais de quel type d'autorité faut-il alors parler?
Si exercer son autorité dans le respect de chaque membre du groupe consiste à ce l'on appelle communément gouverner, diriger ou guider, j'apprécie tout particulièrement la définition qu'en donne Confucius. Elle est articulée autour du double principe du Li (raison et loi dans le sens de la force du droit à l'opposé du droit de la force) et du Chi (énergie psychique, âme et courage). Dans l'un de ses ouvrages, Marcel GRANET, sinologue de renom, précise que "Tout chef doit être un saint ou un sage. Toute autorité repose sur la raison".
On peut alors mieux comprendre ce qui caractérise l'autorité quand elle favorise réellement l'avancée du groupe tout en prenant en compte chacun de ses membres.
L'anthropologie, pour sa part, vient à notre secours également lorsque nous souhaitons réinvestir certains fondamentaux sociaux. En l'occurrence, quand on observe aujourd'hui les dernières sociétés dites primitives comme celles qui les ont précédées depuis la nuit des temps, c’est-à-dire les sociétés dites de cueillette et de chasse, l’autorité y est exercée par la personne qui est généralement reconnue comme étant compétente dans une certaine tâche. Les qualités dont relève cette compétence dépendent surtout de circonstances spécifiques. Bien qu’il semble qu’on puisse y inclure l’expérience, la sagesse, la générosité, l’habileté, la "présence" et le courage. Dans la plupart de ces tribus, il n’existe aucune autorité permanente, mais une autorité qui émerge en cas de besoin.
On voit donc combien l'exercice de cette autorité, quand elle est pratiquée au service du groupe, mêle, dans une recherche permanente d'excellence, savoir faire et savoir être.
Finalement, être chef apparaît comme un métier à part entière ou, plus précisément, comme une mission.
Et l'obéissance de chacun à cette autorité temporelle apparaît alors comme objet de rassurance et d'émancipation tout à la fois, au contraire d'un comportement autoritariste qui asservit et détruit en installant pour ce faire le détenteur de l'autorité au dessus du groupe et non pas en son sein.
Diriger favorablement avec autorité conduit finalement à allier pouvoir (capacité à percevoir ce qui est possible dans un contexte donné), savoir (réunion des compétences nécessaires en de telles circonstances) et devoir (exercice de la morale et du droit). Le but de l'autorité est ainsi d'obtenir le meilleur de chacun et la bonne entente entre les différents individus du groupe sur fond d'exemplarité.
On peut alors s'interroger sur l'utilité d'une autre composante très instituée dans certains groupes. Je veux parler de l'ordre hiérarchique. Ne risque-t-on pas de repasser en de telles situations de l'autorité de compétence à l'autorité du statut social, instituant par là-même le principe de subordination peu compatible avec l'idée d'émancipation?
Il me semble donc qu'en bien des aventures qu'entreprennent des groupes de nature très différente, le chef apparaît comme une nécessité salutaire si les compétences indispensables dont il doit disposer sont bien réunies. Loin de relever d'un quelconque statut social, le chef facilite et sécurise alors la traversée. Il incarne autant le dénouement rêvé qu'il libère les énergies vitales.
Chaque passager peut alors participer selon ses capacités à cette fantastique aventure qui lui permet d'abonder épanouissement individuel et réussite collective.
François BOUTEILLE
Coaching & médiation