Aparté n°85, février 2007
Il y a un mois déjà, comme le temps passe vite, je vous proposais une rapide incursion dans les méandres de la stratégie. Les contributions et commentaires que je reçus en retour de votre part me démontrèrent combien ce domaine était bien d'actualité.
En remixant toute cette matière grise réunie pour l'occasion et en recherchant les ingrédients qui pourraient en améliorer encore le fumet, il me sembla que de puiser quelques précieuses pincées dans le tiroir de l'imagination et de la vision projective présenterait, à ne pas en douter, un intérêt certain pour nos papilles neuronales agacées.
En somme, comment ce que nous appelons "projet" émerge-t-il dans nos consciences souvent préoccupées par l'immédiat et l'urgent? Pourquoi se projeter? Est-ce finalement si nécessaire? Et si c'était le cas, comment favoriser les conditions de sa naissance?
Vaste sujet, me direz-vous, sur lequel je vous propose de réfléchir l'ombre de quelques instants.
Le mot "projet" provient du latin projectum de projicere. Il signifie donc "quelque chose qui vient avant que le reste ne soit fait". Autrement dit, c'est une idée plus ou moins élaborée, d'une chose que l'on se propose de réaliser. Mais, comme le précise John DEWEY, éminent pédagogue et philosophe américain, "le projet diffère d'une impulsion première et d'un désir par le travail qu'il suppose, travail d'élaboration selon un plan et une méthode d'action basés sur la prévision des conséquences dans certaines circonstances données et dans une certaine direction". Reprenons notre souffle et poursuivons.
Je note déjà une évidence souvent oubliée. Le projet, pour naître et se développer, doit disposer d'une ambiance fondamentalement positive (car on veut changer quelque chose et on croit que c'est possible). Pour autant, cela n'empêche pas que cet espoir soit plus tard régulièrement entaché de doutes et, pour terminer, de frustrations, inévitablement.
Un autre spécialiste du projet, Jean Pierre BOUTINET, psychologue et anthropologue, nous rappelle que le projet n'a pas eu de tous temps la place dans la société des hommes que nous lui connaissons aujourd'hui.
Les notions de rapport au temps, à l'espace (territoire) et donc à la culture apparaissent déjà comme des préalables déterminants.
La preuve en est qu'en Europe, jusqu'au XIXème siècle, l'usage du mot "projet" reste très flou dans le langage quotidien. C'est essentiellement dans le domaine architectural qu'on le retrouve et ce, plus particulièrement depuis la Renaissance.
Sans oublier, pour ce faire, que le support du projet, c'est bien le plan, contrairement aux procédés traditionnels où l'œuvre auparavant était conçue en bien des endroits comme auto-engendrement, au fur et à mesure de son avancement. Tout s'explique…
Pour autant, la relation de l'homme au "projet", dans cette capacité à imaginer un besoin en devenir pour ce qui lui est nécessaire maintenant remonte au moins à "l'homo faber", lui qui fabriquait déjà des outils et des machines pour transformer et dominer la nature.
Il est notoire que lorsque nous pensons "projet", la part culturelle de notre individu, je devrais même dire, son poids culturel, nous empêche d'aborder le sujet dans toute son exhaustivité, si nous n'y prenons garde.
En effet, la conscience et l'acceptation que nous avons de notre satisfaction plus ou moins grande de l'instant va nous pousser à nous imaginer de manière variable dans une nouvelle situation, cette fois-ci, plus favorable.
Cette posture n'est pas unique à toutes les cultures, loin s'en faut. Il est clair (c'est le cas de le dire) que le siècle des Lumières a considérablement modifié en Europe le regard que porte désormais l'homme sur son existence. Et surtout le pouvoir dont il pense disposer pour la faire évoluer au nom du progrès. L'homme se décrète créateur.
A l'inverse, une civilisation qui entretient une relation par nature fataliste avec son environnement ne connaît pas la nécessité du projet.
Poussé à l'extrême chez nous, la culture du projet peut paradoxalement instituer un syndrome d'insatisfaction chronique renforcé par la frustration du projet abouti. Cela me semble malheureusement un élément particulièrement caractéristique de notre civilisation dite moderne, voire, post-moderne.
Pour ne rien simplifier, Jean Pierre BOUTINET identifie quatre circonstances génératrices de projet :
- La nécessité vitale,
- L'enjeu existentiel,
- La perspective pragmatique,
- L'opportunité culturelle.
Elles sont ô combien vraies et savamment entremêlées dans notre société contemporaine, au risque de nous perdre, faute de sens à la base, pour comprendre et choisir. Parce qu'aux côtés de cet optimisme et de cette capacité acceptée à évoluer et "faire" changer, c'est bien de lisibilité et de visibilité à puiser au plus profond de notre imagination dont il s'agit avant tout. Et en final, la conduite "en projet" se doit bien de mêler harmonieusement intuition créatrice et recherche d'intelligibilité.
Concernant plus particulièrement la sphère économique, nous sommes plus que jamais gavés par le culte de l'urgence, mutant progressivement, par l'état d'accélération des sollicitations multiples et variées auxquelles nous sommes soumis, en crise de l'urgence, faute d'une capacité d'adaptation suffisante aux situations nouvelles. Les indicateurs de réussite utilisés, tels que la rentabilité, l'utilité ou l'efficacité, s'inscrivent dans un rapport au temps de l'ordre du court terme, peu propice à l'instauration d'une dynamique de projet "durable".
On peut donc finir par se demander si ce n'est pas surtout à cause de cette compression que nous opérons sur le temps que nous sommes conduits à prétendre que nous en manquons plutôt que pour toute autre raison qui nous serait étrangère et que nous subirions? Si le projet est indispensable pour qui veut améliorer demain, il faut lui accorder une échelle de temps indispensable pour sa gestation, sa gestion et son évaluation.
Si nous n'y prêtons garde, de quel horizon disposerons-nous demain sur lequel nous ne pourrons plus déposer nos rêves et nos espoirs. Contre vents et marrées, unissons nos efforts pour redonner au temps, non pas ce que vivent les roses mais bien ce à quoi aspirent les hommes.
Non, le projet n'est pas systématiquement indispensable. Il est simplement nécessaire quand le contexte le justifie. Mais surtout, tout doit être mis en œuvre quand il apparaît pour être alors le fruit d'une construction (actif) et non d'une soumission (passif).
Pour qui tend l'oreille, cette exigence, expression du désir le plus authentique, est partagée par un nombre croissant d'hommes et de femmes pour qui réside là l'une des principales conditions de l'implication dans le changement.
François BOUTEILLE
coaching et médiation