Aparté n°83, décembre 2006
A l'heure où je vous écris ces quelques lignes, j'entends nos fourmilières industrielles s'agiter encore plus ainsi que nos industrieuses compagnes préparer déjà les mets emblématiques et délicieux de cette fin d'année.
Plus sérieusement, je dois bien constater, au vu d'un certain nombre d'enquêtes et d'interviews, que cette réalité interroge plus qu'elle ne conduit à délivrer plaisir et épanouissement. Le stress au travail est en effet un thème qui revient de plus en plus souvent comme une préoccupation majeure. Le journal du management rapportait récemment que les salariés estimaient en moyenne leur niveau de stress actuel à 6,2/10. Et cette note augmente avec l'âge ainsi qu'avec le niveau de responsabilité. Les trois principales causes identifiées sont l'urgence de plus en plus grande des tâches à effectuer (26%), l'augmentation constante du volume de travail (22%) et, en de telles circonstances, le comportement du manager direct qui parfois en résulte (25%).
Cette même enquête conclue à des conséquences plutôt néfastes, tant pour les entreprises que pour leurs collaborateurs. En effet, 59% des personnes interrogées le considèrent comme préjudiciable contre 25% qui le décrivent comme plutôt positif. Avec l'expérience et les responsabilités, le stress apparaît toutefois comme étant plus aisément géré. Enfin, en cas d'excès de stress, les réactions s'équilibrent entre ceux qui se mettent en arrêt maladie (28%) et ceux qui décident de carrément changer d'entreprise (27%).
Loin de moi de porter bien évidemment quelque jugement de valeur que ce soit sur ces différents constats, mais nous sommes bien obligés de convenir qu'il ne s'agit plus aujourd'hui d'un épiphénomène qui ne toucherait qu'une part minoritaire et chroniquement fragilisée de la population active, si toutefois seulement ce fut un jour le cas.
Pour autant, mon métier me conduit à constater combien le stress reste un sujet peu évoqué dans l'entreprise, souvent perçu a priori comme une faiblesse uniquement personnelle quand il impacte négativement le salarié. Et je ne parle pas de celui des managers qui relève encore plus du tabou. Admis dans certaines écoles du management comme un outil au service de l'émulation, il prend ainsi une dimension d'une grande ambiguïté qui rend souvent difficile son approche objective et son traitement raisonné.
Une autre enquête réalisée au niveau européen par CUBIKS rapporte que 76% des personnes interrogées estiment que leurs perspectives de carrière seraient réduites si elles se plaignaient du stress. 79% des cadres reconnaissent qu'ils seraient moins enclins à employer un candidat sujet au stress. Et 87% de ces derniers vont jusqu'à affirmer qu'ils seraient encore moins partants pour promouvoir un collaborateur s'ils avaient des doutes sur sa capacité à gérer le stress.
Mais quelles sont les principales origines de ce stress?
Laurence SAUNDER, PDG de l'IFAS, rapporte qu'en entreprise elles sont essentiellement au nombre de deux. La première cause correspond à une période de changement. Dans une entreprise qui doit s'adapter de plus en plus fréquemment et rapidement aux multiples évolutions, voire, mutations de son environnement, la capacité d'adaptation des individus directement concernés est mise à rude épreuve. L'autre grande cause, qui touche avant tout les managers et, par conséquent, leurs collaborateurs, est l'excès d'adhésion. Le manager finit par "trop" s'investir dans son travail au détriment d'autres pans de sa vie et ainsi perd son équilibre psychologique.
Du coup, le stress est souvent défini comme une maladie. Ce n'est pas le cas systématiquement ou tout du moins, ça ne le devient pas obligatoirement. Patrick LEGERON de STIMULUS nous rappelle que, grâce à 70 ans de recherche, on sait aujourd'hui qu'il s'agit avant tout d'une formidable réaction de l'organisme pour s'adapter justement à son environnement. Ainsi, dès qu'une personne se trouve dans un environnement difficile, le stress opère dans le corps par la libération de substances chimiques, mais aussi dans le psychisme par la libération d'émotions. C'est donc une réaction normale et utile.
Le stress est un phénomène qui évolue en trois temps. C'est d'abord la réaction utile que je viens de décrire. Il est positif tant qu'il n'est pas trop intense et reste ponctuel. La phase de risque vient ensuite et concerne environ un tiers des salariés. Le stress devient alors néfaste. Les périodes de stress deviennent trop importantes ou bien se répètent de façon chronique. C'est pendant cette phase que la souffrance apparaît. Elle est constituée de symptômes physiques (fatigue non récupérable, digestion difficile ou au contraire anorexie, insomnies, sueurs...) et psychologiques tels que des colères accrues ou une inquiétude permanente qui suggère alors la prise de médicaments ou la consommation excessive de stimulants dont le tabac et l'alcool. La dernière étape, la plus grave, est celle du burn out qui nécessite impérieusement un arrêt de travail et un accompagnement médical et psychologique, quand il est encore temps.
En situation de travail, ce stress négatif apparaît souvent lorsque le salarié a le sentiment d'être débordé. Comme nous l'avons rappelé plus haut, les deux causes essentielles en sont ce que j'appelle volontairement le culte de l'urgence et celui de la performance. Avec les conséquences qui en résultent et qui impactent tout autant l'individu comme les tensions relationnelles, le sentiment fort d'un manque de reconnaissance malgré les efforts accomplis, un sentiment constant de frustration en particulier pour les perfectionnistes, des conflits de valeur fréquents en matière d'adhésion aux sollicitations, ….
Je voudrais cependant revenir pendant quelques instants sur cette notion de culte de l'urgence souvent perçu comme une fatalité, comme si le marché pouvait tout justifier à lui seul.
S'il est vrai que ce dernier se prévaut depuis une trentaine d'année d'une logique de plus en plus de court terme, il convient, pour qui réguler ce stress est indispensable, de s'interroger sur son réel bien fondé. Est-il par principe socialement et économiquement indispensable de devoir s'adapter en temps réel à toutes les sollicitations dont nous faisons l'objet. Qu'est devenue la part de libre arbitre et d'autonomie de l'individu par rapport à son environnement. Et des prouesses technologiques ou présentées comme telles n'ont fait que renforcer cette situation préoccupante comme la téléphonie mobile ou Internet. La puissance et l'habileté du marketing développé en de tels cas, n'hésite pas à suggérer à certains lecteurs qu'en pensant ainsi je ne peux être qu'un doux rêveur, nostalgique de la lampe à pétrole et du pigeon voyageur.
A l'heure où une part non négligeable des habitants de notre planète va fêter l'Homme dans toute sa dignité, je vous demande de réfléchir quelques instants à la condition qu'en réalité nous lui réservons.
Comme personne n'est à l'abri des excès du stress et encore moins ceux qui nous dirigent, avec la responsabilité qui est de fait la leur, je terminerai ce court propos en vous recommandant quelques moyens pour tendre à vous prémunir des effets néfastes du stress.
- Dépassez vos peurs et vos inhibitions, en acceptant pour vous-même déjà de prendre le risque de changer de rythme pour apprendre à travailler autrement. Cette décision vous appartient à vous seul.
- Il n'y a pas de bon comportement. Rien n'est vrai pour tout le monde. Prenez donc le temps pour apprendre à mieux vous connaître. Faites un auto-diagnostic de votre relation aux situations stressantes. Mieux se connaître est souvent d'une aide déterminante pour qui veut résoudre durablement des problèmes récurrents qui le touchent dans sa personne.
- Prenez du recul par rapport aux sollicitations. Vous gagnerez en efficacité en identifiant les vrais des fausses urgences.
- Enfin, prenez soin de vous. Accordez vous des temps de récupération. Je ne connais pas de marathonien qui débute sa course en étant déjà essoufflé.
Et les grands athlètes peuvent témoigner de la justesse de ces propositions.
Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter d'heureuses et d'agréables fêtes de fin d'année, moment privilégié pour déstresser!
François BOUTEILLE
coaching et médiation