Aparté n°82, novembre 2006
Au fil de nos travaux, j'ai pu souvent noter à quel point mes clients concevaient combien la prise en compte de l'Humain était déterminante pour que réussisse l'entreprise.
Loin des thèses économiques en vogue il y a quelques décennies encore, je sens bien à quel point un nombre croissant de ces entrepreneurs tentent de promouvoir cette Ressource Humaine de manière réellement valorisante et respectueuse.
C'est dans ce contexte que m'est venue l'envie de réinvestir tout un pan de notre économie, souvent méconnue, appelée communément "mouvement coopératif".
Pour certains, le simple faite d'évoquer un tel sujet relève du champ politique ou dogmatique dans ce qu'il a de plus extrême. Pour ma part, je lui préfère l'approche humaniste qui de mon point de vue le caractérise plus justement.
Le mouvement coopératif est ancien. Il dispose d'une réalité identitaire forte, d'une importance en nombre insoupçonnée, d'une diversité incroyable et d'un poids qui en fait à ne pas en douter un leader sur le plan économique.
Loin de me risquer en quelques lignes à vous proposer un essai philosophique sur un sujet au demeurant complexe, je souhaiterais déjà vous rapporter ici l'essentiel des premières informations que j'ai pu glaner au fil de mes lectures et de mes rencontres.
Un peu d'histoire :
Avec un brin d'humour je serais tenté de dire que l'histoire de la coopération rejoint naturellement celle de l'humanité et surtout celle de l'organisation des sociétés. En effet, loin de se résumer à un regroupement "instinctif", elle apparaît dès son origine comme une forme structurée de la vie en société. L'aménagement du fermage collectif en Babylonie, les compagnons bâtisseurs du Moyen Age, les associations de pêcheurs, de chasseurs ou d'artisans de l'ancienne Russie offrent à ne pas en douter quelques parentés avec ce qui deviendra plus tard le mouvement coopératif que l'on connaît.
En France, ce sont les fruitières du Jura qui adoptent dès le 13ème siècle un modèle d'organisation de type coopératif. Les producteurs assurent ensemble la fabrication des fromages et leur commercialisation. Les bénéfices sont ensuite partagés en fonction de la quantité de lait initialement apportée par chacun de ces éleveurs.
On voit ici bien naître ces notions conjointes d'équité sociale et de performance accrue sur le plan économique.
Le siècle des Lumières apporte ensuite sont lot d'entrepreneurs "idéalistes" et de penseurs humanistes comme Robert OWEN en Ecosse ou SAINT SIMON en France pour qui améliorer les conditions de vie et de travail des ouvriers peut aller de pair avec des hausses de productivité.
Charles FOURIER préconisera même le regroupement des producteurs au sein d'entreprises communautaires, à la fois lieux de vie et de travail.
Lyon, par la forte concentration d'ouvriers hautement qualifiés qui la caractérise à la fin du 19ème siècle et sa renommée internationale sur le plan du tissage industriel sera à l'origine du mouvement coopératif moderne. Avec la création des premiers groupements professionnels autonomes ce n'est plus seulement la production qui est concernée mais la consommation aussi.
J'ai pu noter ainsi combien la naissance ou le développement de la coopération se situe bien à chaque fois au croisement d'un faisceau de pensées humanistes et d'une histoire sociale, politique et économique à chaque fois en ébullition.
Le début du 20ème siècle connaît, avec l'aide de l'Etat (qui ne lui avait pas été toujours favorable), une expansion du mouvement coopératif sur fond de tensions économiques et de diversification (mutuelles, banques, …). Après le long tunnel de la seconde guerre mondiale et dès la Libération, les coopératives, reprenant leur développement en nombre et en diversification, reçoivent leur statut général, tel qu'il les régit encore aujourd'hui.
Ainsi, pendant ces cent ans, la coopération a traversé des périodes plus ou moins fastes, parfois même dramatiques.
Ella a parfois changé d'objectifs, passant, par exemple, d'un moyen espéré de changement global de la société à l'objectif, pour chacun, d'assurer déjà sa subsistance avec des rapports au travail plus épanouissants.
Pourtant, lorsque l'on écoute la grande majorité de celles et ceux qui font vivre le mouvement coopératif aujourd'hui, leur conviction première reste intacte et d'une parfaite actualité : l'efficacité et la réussite économique peuvent et doivent aller de pair avec une façon de travailler pleinement respectueuse de l'humain.
La coopération, un mouvement porteur d'avenir :
Incontestablement, malgré tout ce temps passé, il subsiste une parenté forte entre des activités aussi différentes que celles de la grande coopérative de consommation régionale ou d'une petite équipe d'ébénistes coopérateurs. En effet, pour exister, toute coopérative doit respecter 5 règles que doit d'ailleurs défendre chaque coopérateur. Loin de se soustraire à toutes les réglementations qui régissent les entreprises du même secteur d'activité dont elles font partie intégrante ou des lois du marché qu'elles subissent, elles ont décidé de se fixer, pour leur réussite et celle de chacun de leurs membres, des objectifs à la fois de nature économique, sociale et morale.
Au vu de l'actualité socioéconomique nationale et internationale que nous connaissons, on voit par là-même toute la pertinence que revêt pour un nombre de plus en plus grand de nos concitoyens un tel cadre de travail :
- Chacun est libre d'adhérer à une coopérative ou de s'en retirer.
- L'assemblé générale de tous les coopérateurs vote sur la base de "un homme, une voix", quelque soit le montant du capital individuellement détenu.
- Les résultats connus, les dirigeants de la coopérative proposent l'affectation d'une partie des produits aux réserves et à la rémunération des capitaux engagés par les coopérateurs. Le reste est réparti entre les membres au prorata des opérations effectuées par eux avec la coopérative.
- Le capital investi dans la coopérative ne doit pas être mieux rémunéré que l'activité des coopérateurs. Le capital ne doit jamais être prépondérant : la coopérative se sert de lui et non l'inverse.
- Dans une coopérative, la masse des réserves et des plus-values forme un patrimoine collectif que les membres de la coopérative ne peuvent pas se répartir. L'instrument de travail créé par une génération doit être ainsi remis intact à la génération suivante.
Quelques chiffres pour finir :
Aujourd'hui, en France, plus de 10 millions de personnes sont adhérentes à une ou plusieurs coopératives dans les secteurs les plus divers que sont l'agriculture, le secteur bancaire, l'artisanat, le commerce, la pêche, le logement, le transport ou l'économie sociale et solidaire. En Europe, ce sont 270 millions de citoyens qui sont membres de l'une des 180000 structures à caractère coopératif, employant environ 3 millions de salariés. En 1999, l'Alliance Coopérative Internationale réunissait 749000 coopératives à l'échelle planétaire représentant 725 millions de personnes. Dans le monde ce sont ainsi 3 milliards de personnes (soit la moitié de la population mondiale) qui dépendent d'entreprises coopératives.
En 2001, le Conseil Supérieur de la Coopération, dans son rapport annuel, rappelait les grandes et nombreuses familles d'organisations constituant la coopération que sont les coopératives de consommateurs (CAMIF,…), les coopératives d'habitation HLM (SCP, SCLA,…), les copropriétés à caractère coopératif (ANCC,…), les coopératives relevant de l'Education Nationale (101 associations départementales animant 50000 coopératives scolaires,…), les Sociétés coopératives agricoles (CUMA, SICA,…), les coopératives artisanales (800 coopératives pour 1,1 milliards de CA), les coopératives de transport (ABLO COOP, LA FLECHE, ATB,…), les sociétés coopératives maritimes (CECOMER, APMAR,…), les coopératives de commerçants détaillants (Krys, Optic 2000, Intersport, Weldom,…), les coopératives ouvrières (1547 SCOP réunissant 31000 salariés), les organisations coopératives de crédit (Banques Populaires, Crédit Mutuel, Caisses d'Epargne, …) et très certainement d'autres encore.
Loin d'être une lubie de quelques utopistes en mal d'alternative, le mouvement coopératif apparaît plus que jamais comme une structure de travail d'une actualité particulièrement criante. Elle incarne en effet mieux que tout autre modèle le concept de développement durable que tout le monde revendique aujourd'hui parce qu'il veut conjuguer performance économique sociale et environnementale sur fond de démocratie participative.
François BOUTEILLE
coaching et médiation