Aparté n°80, septembre 2006
Je suis de plus en plus fréquemment sollicité par des entreprises pour intervenir dans le cadre de réflexions stratégiques ayant trait à la gestion de leurs ressources humaines en général et plus particulièrement à celle des salariés en emploi intérimaire.
La rapide prise de recul que je vous propose durant ces quelques instants de lecture se veut être une modeste contribution à un sujet dont la complexité est beaucoup plus grande qu'il n'y paraît pour qui veut ne pas se contenter de résumer cette relation au travail à une simple position de nature dogmatique.
En effet, il apparaît de plus en plus souvent que, loin de se limiter à une mesure de flexibilité au service de la performance économique de certaines entreprises à forte fluctuation de leurs commandes, l'intérim devient aussi un mode de relation contractuelle au travail choisi par un nombre de plus en plus grand de d'hommes et de femmes de notre pays.
Cela n'est pas sans laisser perplexes et surpris celles et ceux pour qui la norme qualitative se résume et doit se résumer au seul contrat à durée indéterminée, parce qu'il permet d'éviter de fait, de leur point de vue, toute forme préjudiciable de précarisation du travail rémunéré.
Pour mieux comprendre ce qui apparaît de plus en plus comme un véritable "indicateur économique et social du moment", replongeons-nous déjà durant quelques instants au cœur de son histoire.
Importé des Etats-Unis en 1957 par un certain Michaël GRUNELIUS (Manpower) et contre tous les avis d'experts du moment, il fallut plus de trente ans au travail temporaire pour que ce que certains qualifiaient alors de nouveau métier soit enfin officialisé par la loi. Durant ce laps de temps et dans le cadre d'âpres négociations avec les partenaires sociaux, la profession du travail temporaire élabora progressivement un statut social le plus proche possible, voire, pour partie identique à celui du CDI. Ceci est, par exemple, le cas en matière de protection sociale, de droit à la formation continue et de rémunération des congés payés. Des mesures spécifiques furent arrêtées comme l'indemnité de fin de mission. A l'inverse, d'autres domaines posent toujours problème comme le payement des heures en cas de chômage technique, l'accession au logement locatif et l'obtention de prêt bancaire.
Le cadre législatif est très précis et particulièrement surveillé par l'Etat. En effet, une entreprise utilisatrice ne peut faire appel à une personne en intérim que pour des tâches non durables, qualifiées de missions, telles que : le remplacement d'un salarié en cas d'absence, de suspension de son contrat de travail, de départ définitif précédant la suppression de son poste de travail, en cas d'attente de l'entrée en service effective du salarié recruté en CDI amené à le remplacer, en cas d'accroissement temporaire d'activité de l'entreprise ou dans le cadre d'emplois saisonniers.
Même si les moins de 30 ans, majoritairement masculins, représentaient près de 53% des emplois temporaires en 2005 (23% des emplois concurrentiels), la part des plus de 30 ans a progressé très légèrement.
L'industrie concentre aujourd'hui à elle-seule près de la moitié du volume de travail temporaire et a connu en 2005 la plus forte progression. Dans ce domaine, près de 7 salariés sur 100 sont intérimaires contre 3% pour l'ensemble des secteurs. C'est le bâtiment et les industries de biens de consommation, de biens d'équipement et de biens intermédiaires qui développent encore cette forme de contractualisation, à l'inverse de l'automobile, de l'agro-alimentaire ou du secteur tertiaire.
L’Hexagone compte 850 entreprises de travail temporaire pour gérer un marché qui, chaque année, occupe l’équivalent de 604 000 emplois à temps plein pour un flux estimé à 2 millions de personnes ayant eu à faire au moins une fois sur douze mois à l’une des 4 600 Agences d'intérim.
Ce même secteur d’activité a réalisé en 1999 15 milliards d'euros de chiffre d'affaires.
Mais la question essentielle, me semble-t-il, est de savoir si ce sont les entreprises qui, en recherchant sans cesse un profit plus grand, comme le prétendent certains, ont généré cette forme de relation contractuelle au travail ou bien s'il ne s'agit pas plutôt d'un contexte socio-économique beaucoup plus vaste qui l'a engendré (temporellement et géographiquement).
Pour ma part, j'opterai plutôt pour la deuxième hypothèse. En effet, bon nombre de sociologues qui se sont penchés sur la question rappellent que, dans certains pays hautement industrialisés comme le nôtre, la période de l'après guerre a fait naître dans l'inconscient collectif un principe empirique, parfois habilement repris par certains politiques, de développement continu et systématique des ressources en terme de réponses apportées à tous les besoins exprimés par la population sur fond "d'Etat providence" et de sécurité garantie. Du coup, pour le plus grand nombre, le temps social de cette période dite de reconstruction fut et reste parfois encore dirigé vers un futur apparemment ouvert qui se traduit par une quasi assurance de progrès, d'accélération et d'amélioration sans faille. Le temps de la vie fonctionne de paire avec le temps social. C'est une évidence. Et ces personnes se caractérisent ainsi par l’attente permanente de la croissance, le principe de continuité par la reproduction des phénomènes socioéconomiques et la sécurité qui en résulte.Tout ceci signifie en fait l’ignorance d’importants aspects de la temporalité comme de sa discontinuité dans le déroulement des événements constituant l'histoire de l'humanité.
Les bases du rapport entre ces différentes entités sont bel et bien remises en cause depuis environ dix à quinze ans. Elles reposent désormais sur le retour d'une autre relation au temps dans notre société, le ponctuel; sur la prise de conscience nécessaire que le développement social et économique ne mènent plus automatiquement à un avenir obligatoirement ouvert. On assiste ainsi à une réorganisation de la conscience sociale du temps dans le sens d’une accentuation de la flexibilité afin d’assurer la variabilité des structures. Il en est ainsi pour le système de l’emploi.
Du coup, tout conduit psychologiquement à une recentration de l'individu sur le présent et sur soi, et ce, en tous domaines, affectif, relationnel comme professionnel. De plus, ces postures d'individualisation constatées de plus en plus fréquemment, en particulier chez les jeunes adultes, sont là pour éviter la prise de décisions définitives, vécues comme hasardeuses et donc génératrices d'angoisse et de mal être. Maintenir la possibilité du choix à court terme apparaît comme un véritable outil de régulation et donc de confort relatif. Tout ceci a naturellement de quoi déconcerter et démunir en particuliers les chefs d'entreprise, au risque effectivement de fragiliser les structures de travail à forte concentration de main d'œuvre intérimaire.
Le travail intérimaire devient ainsi à la fois, presque emblématiquement, l’expression et une manière spécifique de vivre discontinuité et instabilité. Mais de cette forme d’emploi émane à son tour une série de discontinuités qui influencent les perspectives des travailleurs concernés (changements fréquents, mobilité, disponibilité, etc…)et donc leurs conditions de vie. Plus qu'un simple système de causalité linéaire, c'est bien d'un cycle fonctionnant en totale synergie dont il s'agit, rendant toute velléité de changement plus complexe et déterminée qu'il n'y paraît.
Une chose est sûre en tout cas, l’intérim n’a pas fini de faire parler de lui. Comme l'écrivent les chercheurs Evelyne Léonard et Armand Spineux, le travail intérimaire, ni ange, ni démon, cristallise les principales caractéristiques des changements socio-économiques en cours. Il répond en effet aux nouvelles stratégies patronales en matière de gestion des ressources humaines. Dans le même temps, il reflète les mutations du marché du travail. Enfin, il concentre les traits des changements dans la relation de l'individu au travail lui-même, en somme une conception du travail comme parcours et non plus comme acquis.
Il interroge aussi le rapport entre le service public et le secteur privé en matière de placement des demandeurs d’emploi.
Le danger d’une fracture entre emplois fixes bien rémunérés (les emplois du savoir) et jobs flexibles souvent mal payés (les emplois d’exécution), existe. Plus que jamais, la concertation sociale permettra ainsi de concilier de la meilleure façon qui soit les intérêts des différents acteurs.
Mais l'essentiel n'est-il pas, au risque de faire sourire certains, d'arriver en fait à concilier performance économique, sociale et environnementale pour le bien être de tous. Le développement durable a de beaux jours devant lui.
François BOUTEILLE
coaching et médiation