Aparté n°74, février 2006
Dans la famille des mots courants de notre vocabulaire quotidien, je voudrais "la reconnaissance". Etonnant ce mot que de plus en plus de bouches prononcent de manière véhémente. Aux contours d'une apparente simplicité, il relève en réalité d'un champ extraordinairement complexe. A tel point que nous sommes bien obligés de constater que très peu d'ouvrages sont consacrés à ce thème. Mot étrangement composé comme autant de souvenirs qui nous sont chuchotés, il nous rappelle dans un premier élan à des situations plutôt agréables, comme autant de signes de vie. On entend en son sein, tels de secrets murmures rappelant à l'essentiel, naissance puis renaissance pour poursuivre avec connaissance et même sens. Qui ne s'est pas surpris à reconnaître une personne, un air de musique, une donnée apprise, avec le plaisir, la satisfaction et parfois même la fierté du défis relevé de s'en être souvenu. Qui reconnaît pour soi ou à l'autre le juste propos ou, au contraire, la possibilité de s'être trompé mais toujours avec cette subtile touche d'humilité et de tolérance mélangées. En somme, la reconnaissance, où qu'elle se situe, est généralement le signe d'un état favorable, d'une forme d'épanouissement et de promotion individuelle accomplies.
Alors pourquoi prend-elle cette allure de plus en plus souvent dramatique lorsqu'elle demande à s'exprimer, au cœur de conflits en général et dans les situations de travail en particulier. Les conditions modernes du travail salarié dans ce qui les caractérise ne seraient elles pas historiquement pour partie à l'origine de la présente réflexion.
Plus encore, nous sommes bien obligés de nous poser la question de savoir si cette reconnaissance est finalement inhérente à la condition humaine ou si elle apparaît seulement, tel un signal d'alarme, quand l'intégrité sociale, voire psychologique de l'individu se trouvent mises en danger, en dehors même des moments travaillés.
Sur ce point, il est clair que deux écoles de pensée s'opposent et peuvent expliquer à elles seules déjà combien il est difficile de comprendre cet état de la reconnaissance pour mieux la prendre en charge ensuite, au-delà de sa simple perception quand elle est revendiquée comme signe d'injustice.
Hans Christian Andersen (l'homme des contes) disait pourtant d'elle : "c'est la mémoire du cœur", étant ainsi entendue comme un composant indispensable au développement de notre identité sociale et affective.
A ce titre, trois types de reconnaissance doivent être distingués : la reconnaissance-identification comme nous l'avons vu plus haut (reconnaître quelqu'un ou quelque chose), la reconnaissance de soi-même (être capable de), enfin, la reconnaissance mutuelle (droit à la différence, sentiment d'appartenance). Quoiqu'il en soit, c'est bien d'identité dont il s'agit dans tous les cas, indication intéressante pour mieux en comprendre toute l'importance et le drame que cela peut suggérer quand elle est absente de la relation humaine.
Sur cette question de la reconnaissance sociale, les courants nord américain et européen s'affrontent donc. Pour le philosophe québécois Charles Taylor, il faut poser les jalons de la société juste et tendre à faire évoluer chacun vers cet idéal. L'allemand Alex Honneth, au contraire, fait le choix de regarder le monde tel qu'il est et de partir des souffrances existantes pour construire et penser la société. On voit dès lors que le second modèle est plus propice à prendre en compte le concept de reconnaissance sociale que le premier qui oblige l'individu à prioritairement s'adapter aux sollicitations de son environnement, quelque soit son état et ses capacités pour y arriver. Pour autant, le moins que l'on puisse dire c'est que ce second modèle ne tend malheureusement pas à se développer.
On peut finalement s'interroger sur le réalisme d'une hypothèse qui consisterait à valoriser de manière complémentaire ces deux points de vue par les avantages qu'ils présentent plutôt que de les opposer, comme cela est fréquent.
Ceci étant, il est vrai que nos sociétés contemporaines, par ce qui les caractérise, ébranlent de fait ce principe de reconnaissance social qui ne posait, semble-t-il, aucun problème particulier, bien au contraire, dans les sociétés dites primitives, par leur permanence. Ensembles aujourd'hui en mouvement permanent et à échelle variable, populations se diversifiant, proximités géographiques et temporelles de plus en plus grandes, tous ces facteurs nous conduisent à admettre qu'être connu et reconnu devient de plus en plus difficile. Là est pour bonne part l'explication qui peut être donnée à ces situations de fracture sociale. Nos sociétés modernes, faute d'une vigilance suffisante, produisent ainsi socialement le pire comme le meilleur, en l'absence d'une promotion organisée qui conjuguerait identités collective et individuelle. Les constructions de soi et d'autrui sont réinterrogées et les liens sociaux se découvrent dans toute leur vulnérabilité. Des événements récents nous l'ont signifié, où que nous nous trouvions car de part et d'autre d'un fossé d'incompréhension qui se creuse de jour en jour.
Et le monde du travail n'échappe pas à ce mouvement. Le salariat (ceux qui produisent ne possèdent généralement pas le capital) et la division technique du travail en sont deux données essentielles, parfaitement d'actualité car en évolution croissante. Il est alors facile de comprendre que pour celui qui travaille, la lisibilité de ce qu'il entreprend est de plus en plus difficile comme l'expression de la satisfaction qu'il devrait en conséquence en retirer. Dès cet instant, il devient essentiel de veiller aux moyens permettant à chacun de vivre cette reconnaissance identitaire qui lui est vitale. Cela paraîtra sans doute surfait à certains ou contraignant pour d'autres mais je peux professionnellement attester qu'il s'agit bien là de conditions minimales indispensables pour qui veut atteindre avec ses collaborateurs un niveau de productivité réellement compétitive. De nombreux salariés, faute d'une lisibilité et d'une implication suffisante éprouvent le sentiment de perdre leur dignité de personne. Ils souhaitent que plus de responsabilités sensées leur soient confiées pour retrouver cette satisfaction de participer à l'accomplissement d'une œuvre. Faute de quoi le travail apparaît basiquement pour de plus en plus de personnes comme systématiquement pénible, n'ayant comme unique finalité que de répondre à des besoins extraprofessionnels.
Il convient donc urgemment de réinvestir avec fierté et détermination le territoire du labeur afin de le réhabiliter en travail. La pratique managériale, la qualité du dialogue social et le système de valeurs partagées qui doit en résulter en sont indiscutablement les outils d'excellence. Tout ce qui peut en effet contribuer à donner du sens au travail , individuellement et collectivement devient capital. Il permet alors à chaque salarié de se positionner de manière motivée, en "connaissance de cause", comme à l'entreprise de mieux structurer durablement les conditions de sa réussite.
François BOUTEILLE
Coaching et médiation