Aparté n°55, mai 2004
A ceux qui disent ne pas avoir le temps de lire, je dédie ce modeste présent.
L'écriture est-elle réservée à l'adolescent en mal de vivre ?
L'écriture est-elle réservée à l'auteur en mal d'histoires ?
L'écriture est-elle réservée au chercheur en mal de découverte ?
L'écriture est-elle réservée au journaliste en mal d'information ?
Mais où est donc l'écriture du chef d'entreprise ?
J'aimerais vous rappeler, j'en conviens succinctement, pourquoi cette discipline, o combien inscrite dans notre culture, demeure un outil trop souvent oublié au service de l'efficacité.
Dans le dédale des idées que nous produisons sans cesse, l'écriture joue un rôle déterminant. Elle permet en effet de différentes manières de mieux organiser encore notre pensée.
Collecteur d'idées
C'est avant tout un fantastique catalyseur. Dans ces moments trop rares de réflexion créative que nous nous accordons et durant lesquels nous acceptons enfin d'aller à la rencontre de notre imaginaire, l'écriture libre est un mets de choix. Elle nous permet, par des jeux d'association simple et sans aucun sens apparent, de vagabonder pour enfin fixer sur la feuille de multiples hypothèses que nous prendrons ensuite le temps de valoriser.
L'écriture préserve alors, tel un précieux écrin, la fugacité et la fulgurance de notre pensée.
Filtre de l'essentiel
L'écriture entretient aussi ce regard privilégié et intime que nous acceptons parfois de porter sur nous-même, avec rigueur et compassion.
"Les paroles passent, l'écriture demeure".
Mais mieux encore, l'écriture lave nos pensées, les débarrassant de multiples impuretés, pour nous aider à en extraire le sens profond, l'essentiel.
Guide de la pensée
"Même avec la meilleure des boussoles et le plus fier des navires, un marin ne saura se diriger s'il ne sait où il est".
Ce n'est pas seulement rentré au port que le capitaine écrit le récit de son voyage. C'est tous les jours, par calme plat comme au plus fort de la tempête. Tenir à jour son journal de bord, dans quelque circonstance que ce soit, c'est la meilleure façon de disposer près de soi d'un instrument d'orientation particulièrement fiable.
Parce qu'il permet à celui qui dirige de faire précisément le point, tel un sextant.
Outil de validation
Si l'écriture conduit à l'imaginaire, elle sait ramener au réel. Qui veut évaluer la pertinence de la stratégie qu'il vient d'élaborer prendra le temps de l'écrire. Fantastique miroir, redoutablement fidèle, l'écrit sait magnifier les ressources parfois cachées et mette à nu, sans concession, les imperfections aussi infimes soient-elles jusqu'alors invisibles.
Moment de confrontation sans concession avec soi-même, le temps de l'écriture permet d'affirmer convictions et arguments en les améliorant encore.
Signe de l'engagement
L'écriture est le signe indélébile de l'engagement. Les contrats que nous élaborons pour les parafer ensuite en sont les meilleures illustrations.
Plus encore, c'est un acte essentiel du jeu social puisqu'elle contribue à reconnaître, à identifier durablement les acteurs de la communication comme la nature de relation qu'ils choisissent d'établir entre eux.
Nous savons enfin l'impact monstrueux d'un autodafé de livres auprès d'une population pour comprendre le rôle majeur que joue l'écriture dans nos sociétés.
Servante de la mémoire
Ecrire, c'est exister, pour soi et pour les autres. Ecrire, c'est témoigner, transmettre, même si le temps ne s'y prête pas.
L'écriture permet d'asseoir sa communication tant dans son contenu qu'au travers de l'énoncé des règles qui la régisse.
Ecrire c'est ainsi s'inscrire dans le temps et dans l'espace, autrement dit dans l'histoire.
Bibliothèque des souvenirs
Si notre propension à oublier est grande, en particulier tout ce qui génère en nous de la souffrance ou qui résulte d'un échec, écrire permet de préserver tout de même une trace.
"Répéter la même erreur". A qui cela n'est-il pas déjà arrivé et pour quelle raison ?
Conserver un souvenir écrit, tangible, d'un événement peut être aidant. Quelle meilleure façon pour valoriser l'existant plutôt que de perdre en oubliant.
L'écriture photographie ainsi ce que nous sommes autant que l'écrit en devient le recueil.
Prenons ou reprenons donc l'habitude d'écrire, inlassablement, par touches délicates et régulières sur notre livre de bord.
Compagnon des bons et des mauvais jours, il nous raconte ce que nous avons bien voulu lui confier de notre intimité.
Indispensable comme l'est notre agenda, il nous sera ainsi d'un précieux conseil lors des nombreux moments de réflexion qui caractérisent normalement notre métier de dirigeant.
François BOUTEILLE
Coaching et médiation