Aparté n°44, mai 2003
Nous avons vu le mois dernier ce qui caractérisait une situation problème et une démarche de créativité.
Pour que puisse s'exprimer pleinement un tel processus mental, en toutes circonstances et dans l'entreprise en particulier, il lui faut également :
- Des conditions structurelles (management, état relationnel, …).
- Des conditions fonctionnelles (entraînement, animation, règles du jeu, outils, …).
Au delà des qualités cérébrales dont il dispose naturellement, voire, des moyens matériels qui sont mis à sa disposition (budget, par exemple) un individu ou un groupe a besoin déjà de se voir préciser quelques principes incontournables relevant de sa sécurité psychologique (traduite souvent en terme de confiance) pour accepter d'exploiter son potentiel créatif :
- Disposer d'objectifs et de lignes de conduite clairs (autonomie, pouvoir, …).
- Avoir l'assurance d'être soutenu dans les difficultés (responsabilité partagée).
- Posséder un sentiment d'appartenance.
- Recevoir encouragement et compliments.
A l'inverse, faute d'être régulés, certains facteurs peuvent venir entraver considérablement l'expression du capital créatif mis en jeu comme :
- Une insistance accrue sur la responsabilité.
- Des buts, objectifs et mesures de performances non négociés.
- Une charge de travail accrue.
- Des changements dans l'organisation.
- Des modifications contractuelles.
- Des systèmes de salaire liés aux performances.
On voit donc combien la réussite d'un processus de créativité est conditionné à la politique managériale de l'entreprise.
Celle-ci peut d'ailleurs se traduire au quotidien par la promotion de l'écoute créative. Trop souvent, dès l'instant où nous prétendons écouter notre interlocuteur, nous commençons, avant même qu'il ait fini par :
- Juger, interpréter, supposer, comparer.
- Nous sentir supérieur.
- Préparer ce que nous allons lui répondre.
- Penser à autre chose.
- Ecouter d'autres personnes.
L'écoute créative (ou active) s'organise à partir de dix commandements comme autant d'invites à l'attention qui doit être portée à autrui et donc à la créativité :
1-Cessez de parler.
2-Montrez de l'intérêt (favorisez les "oui" aux "oui mais").
3-N'interrompez pas celui qui parle.
4-Mettez vous à sa place (empathie).
5-Ecoutez ce que votre intuition tente de vous dire.
6-Ecoutez les "déclencheurs créatifs" (métaphores, analogies, mots évocateurs ou chargés d'émotions, …).
7-Encouragez votre interlocuteur sans chercher immédiatement à le juger.
8-Vérifiez que vous l'avez bien compris (reformulez).
9-Demander : "qu'est ce que cela a de bon ?".
10-Cessez de parler.
Concernant les conditions dites fonctionnelles, la première d'entre elles relève de la formation de chacun à une capacité créative développée. Certaines personnes insuffisamment préparées peuvent très mal vivre ces moments d'invitation à la créativité comme étant pour elles des moments de perdition, sources d'angoisse.
Bien entendu, il convient avant tout d'identifier ceux des collaborateurs, au delà du thème à travailler, qui disposent naturellement de cette faculté. Le meilleur outil d'évaluation est de reprendre l'axe développé par Carl Jung, intitulé stade de la perception (usage de ses cinq sens et de son intuition). Une personne ainsi connue pour sa sensitivité et son intuition sera prédisposée pour contribuer activement à une démarche créative.
Ensuite, un travail, de surcroît collectif, relève d'une discipline rigoureuse qu'incarne l'animateur des séances. Créativité ne doit jamais rimer avec empirisme. De plus, faute d'un professionnalisme suffisant traduit par des règles du jeu explicitées et respectées, l'expression de comportements inadaptés peut contribuer à rendre le travail entrepris totalement inefficace. On peut citer, par exemple, quelques phrases très classiques tueuses d'idées :
- Ca ne marchera jamais.
- Nous l'avons déjà expérimenté, ça a échoué.
- De quoi s'agit-il ?
- Cela n'entre pas dans notre plan stratégique actuel.
- Ca va coûter trop cher.
- Nous ne disposons pas des ressources nécessaires.
- Cela me rappelle…
- C'est trop compliqué.
- Attendons un peu.
- Cette idée est intéressante mais plaira-t-elle au directeur ?
- Ce n'est pas notre façon de fonctionner.
- Etc…
Prononcées sitôt l'idée exprimée, vous savez combien ces propos, quand ils nous sont destinés, tendent à nous faire plonger immédiatement dans un profond mutisme et un désinvestissement sans faille.
La créativité est aussi une discipline à part entière. Il est donc nécessaire de s'entraîner régulièrement si chacun veut pouvoir utiliser son pouvoir imaginatif de la meilleure manière qui soit.
Cela peut ainsi conduire à instaurer des moments de créativité non dirigée intégrés au temps de travail. L'entreprise BOIRON l'a compris depuis de nombreuses années en proposant à ses salariés des ateliers d'expression artistique animés par des artistes de renom.
De même, lors de chaque séance de créativité, il est nécessaire de passer par une phase d'échauffement. Là se joue encore la capacité professionnelle de l'animateur à organiser ces étapes successives.
Quant aux outils, ils sont multiples compte tenu des méthodes proposées et des objectifs susceptibles d'être retenus.
Il existe tout d'abord les techniques de recherche d'idées. Les exercices qui les composent permettent à un groupe de travailler sur un problème défini pour trouver des solutions applicables.
Dans ce registre, on retrouve plus particulièrement les outils dits d'éloignement. Cette méthode permet de décoller de la réalité immédiate du problème, en facilite une perception autre grâce à des éclairages aussi insolites que nouveaux. Il s'agit pour l'essentiel de ces outils de travailler sur le principe d'images.
On trouve également les outils de croisement. Ils viennent prendre le relais des précédents afin de raccrocher le travail d'imagination à la réalité du problème. On réintègre le réel au travers des contraintes identifiées.
Le brainstorming, très connu, fait partie de ce premier ensemble d'outils.
Il existe ensuite les techniques projectives. Ce sont des méthodes de travail qui ont pour objectif de faire s'exprimer le groupe sur un thème donné sans nécessairement rechercher des solutions ou des idées immédiatement applicables.
On est alors dans le registre même des techniques de créativité.
Quoiqu'il en soit, et au risque de vous décevoir, il n'existe pas à ce jour de théorie générale explicative du processus de la création. Ce serait trop beau. Il existe seulement une somme de travaux ayant généré des outils facilitant l'expression créative.
Sachons donc déjà les utiliser de la meilleure façon qui soit.
François BOUTEILLE
Coaching et médiation