Nombre de mes clients dirigent une entreprise familiale. La famille et les valeurs humaines qui la caractérisent auraient-elles également un rôle déterminant dans le champ de l'économie ? Tout prête à le penser par le nombre impressionnant des entreprises familiales. Bien entendu, ces dernières révèlent des vulnérabilités dont nous parlerons aussi. Malgré tout, par les temps tourmentés que nous traversons, elles apparaissent, ainsi que de nombreux chercheurs le confirment, comme un modèle social et sociétal particulièrement porteur pour l'avenir.
Un modèle universel et ancien
L'entreprise familiale est une force vive et historique de l'économie. C'est le modèle le plus répandu et le plus ancien dans le monde. Elle représente 60% des entreprises en Europe et 83% d'entre elles en France dont les 3/4 sont des TPE. Elles concentrent 50% du PNB et des emplois.
Il existe au sujet de ce modèle plus de 90 définitions. Je retiendrai celle de la Commission Européenne qui me paraît la plus complète, à savoir une entreprise majoritairement contrôlée par une ou plusieurs familles, dont l'un des membres est impliqué dans le management et dont l'intention est de la transmettre à la génération suivante.
L'ancienneté moyenne de possession est de 137 ans pour les entreprises et de 155 pour les domaines viticoles. Il y a en moyenne 5 générations de dirigeants occupant leur fonction à chaque fois durant environ 30 ans, ce qui est exceptionnellement long par rapport aux entreprises non familiales.
A ma connaissance, la plus ancienne entreprise familiale française a 418 ans. Il s'agit des Grès de REMMY installée en Alsace qui est dirigée par la treizième génération. En Bourgogne, il semble que ce soit l'entreprise BOUILLOT, ferronniers, installée en Saône et Loire à St Bonnet de Joux. Elle a été créée en 1730 et est dirigée aujourd'hui par la huitième génération.
Ses forces
Voici, de manière dominante, ce que j'ai pu identifier comme qualités propres qui expliquent la réussite toute particulière de l'entreprise familiale.
C'est une aventure durable et volontaire d'hommes et de femmes réunis autour de la création puis du développement pérenne d'une activité sur leur lieu de vie. Passion et fierté y sont donc intimement mêlées.
Elle défend des valeurs humaines fortes comme objets de cohésion en offrant également à celles et ceux qui l'incarnent une bonne lisibilité de sa destiné.
L'entreprise familiale est au service de l'homme car elle entend ses ressources humaines comme son premier capital, voire, pour bonne part, son patrimoine. Pour l'animer, elle pratique un management de nature essentiellement participative générateur d'implication et de flexibilité de la part de ses salariés. Nombre de fois, j'ai pu constater les efforts hors du commun qu'elle savait développer dans les moments critiques pour préserver "à tous prix" son Personnel. Tout ceci déjà la rend particulièrement ambitieuse et combative tout en sachant ménager la prudence nécessaire.
Elle contribue activement au développement de son territoire par le respect et la promotion des communautés humaines qui le composent.
Les études récentes font apparaître qu'elle est globalement mieux gérée que d'autres modèles et qu'elle obtient ainsi de meilleures performances. Elle dispose d'une agilité toute particulière auprès de ses actionnaires et partenaires pour mobiliser les finances qui lui sont nécessaires.
Elle préfère s'inscrire dans une vision citoyenne à moyen et long terme plutôt que de s'enfermer dans des lobbyings "courts-termistes" profitables à quelques spéculateurs au détriment du plus grand nombre de celles et ceux qui la font vivre.
Elle conçoit l'innovation et l'internationalisation (tout en poursuivant la consolidation de ses marchés de proximité) comme ses deux principaux leviers de croissance même s'ils relèvent encore trop souvent pour elle de la complexité lors de leur mise en œuvre. Le perfectionnisme, parfois de manière exagérée, la porte à offrir, en toutes circonstances, une production d'une qualité irréprochable.
Toutes ces raisons expliquent pourquoi elle a su ainsi développer une meilleure capacité à résister aux dernières crises même si, comme toutes les autres entreprises dignes de ce nom, elle en a fait les frais.
Ses faiblesses
Les faiblesses de l'entreprise familiale dans sa gestion quotidienne rejoignent celles de la plupart des PME/PMI françaises, autrement dit, une pratique managériale et commerciale insuffisamment structurées par manque de maîtrise sur le plan théorique et technique.
Mais surtout, la gestion des conflits entre famille et direction, entre dirigeant fondateur et son successeur, ou entre générations constituent son principal talon d'Achille.
Les difficultés sont importantes pour remédier à ces conflits car ils relèvent d'une intrusion permanente et non régulée de la sphère affective sur le plan relationnel dans l'univers beaucoup plus pragmatique du travail et des affaires. La contractualisation est souvent implicite et source de nombreux contentieux dont la jalousie ou le sentiment de trahison sont souvent les moteurs. Cette subjectivité, très complexe à gérer, conduit malheureusement trop souvent à des issues dramatiques sur fond de blessures narcissiques durables.
Pour toutes ces raisons, l'organisation de la transmission relève d'un processus particulièrement complexe. Les questions alors foisonnent telles que : "Quel arbitrage réaliser entre les descendants ? Quels critères prendre en compte (connaissance de l'entreprise, formation, expérience, compétences, …) ? Comment organiser la transmission ? Quel meilleur moment pour transmettre ? Le successeur ne va-t-il pas se retrouver à devoir assumer des charges et des responsabilités trop importantes ?"
Du coup, aujourd'hui, 20% seulement des chefs d'entreprise souhaitent transmettre l'entreprise familiale à la génération suivante et, parmi eux, moins de la moitié y parviennent.
L'entreprise familiale est désormais gravement menacée dans sa pérennité, en particulier dès qu'elle se développe de manière significative.
Malgré tout, c'est un modèle qui mérite plus encore d'être reconnu, encouragé et accompagné pour son développement, loin de la tentation de quelques personnes mal intentionnées de le considérer comme archaïque et empirique. Tout me conduit à penser en effet qu'en l'aidant à remédier à ses quelques faiblesses, il sera encore plus demain le fer de lance de l'économie par son ancrage territorial, son humanité et son niveau élevé de performance.
Pour ce faire, nous aborderons le mois prochain les possibles axes d'amélioration, en particulier en matière de succession, entendus comme gages de pérennité pour ce modèle économique prometteur.
François BOUTEILLE
Bibliographie
Les entreprises familiales – Denise KENYON ROVINEZ – Editions PUF
Guide pratique des entreprises familiales – Valérie TANDEAU – Editions EYROLLES
L'entreprise familiale sauvera-t-elle le capitalisme ? – Christian BLONDEL – Editions AUTREMENT
La gouvernance des entreprises familiales – Pascal VIENOT – Editions EYROLLES
Réussir dans la durée – Danny MILLER – Editions Sciences de l'administration
Management de l'entreprise familiale – Dominique CASSANET – Editions Robert JAUZE
Bonjour,
Eclairage intéressant sur un groupe d’entreprises peu souvent évoquées sous l’angle familial.
Dans les données statistiques, les exploitations agricoles et viticoles sont prises en compte? C’est que j’ai cru deviner.
Petite remarque: L’augmentation régulière des capitaux mobilisés par travailleur rend la transmission intra famille de plus en plus difficile. C’est le cas en particulier en agriculture et en viticulture. Tendance récente: Séparer la possession des capitaux mobilisés par le patrimoine – en particulier le foncier – des biens liés à l’exploitation
Merci
A bientôt
Rédigé par : P.T. | 06 mars 2012 à 11:17
Bonjour,
Juste un petit rectificatif. Pour l’entreprise de Saône et Loire que vous citez (transmise depuis 13 générations), c’est l’entreprise BOUILLOT.
Cordialement.
Rédigé par : J.P.C. | 06 mars 2012 à 11:23
Intéressant sujet de réflexion, surtout si l'on est loin de ce questionnement, à ne voir que les grandes enseignes, on aurait tendance à oublier que ce patrimoine fait toujours partie du paysage.
Avec le Made in France, la question est particulièrement d'actualité.
Bravo
Rédigé par : D.P. | 06 mars 2012 à 11:28
Bonjour François
Je viens de lire ton aparté sur l'entreprise familial. Fimola en était une. La grosse difficulté qu'a rencontrée cette entreprise a été le manque de capitaux au moment de l’expansion. Fimola avait épuisé le quota dans les familles qui l'avait financé à ses débuts et elle n'était pas devenu assez importante pour être cotée en Bourse même au second marché. Je ne peux guère t'expliquer cela car je n'en sais pas assez sur le fonctionnement. C'est de ce manque de capitaux dont souffrent entre autre les PME et les PMI et leur manque de savoir faire pour vendre à l'export. Cela demande beaucoup de sacrifices familiaux de la part des commerçants. Je le sais ayant été la fille d'un pionnier dans ce domaine. Il y a aussi notre méconnaissance des langues étrangères. Pourtant il faudra bien qu'un jour les Français y fassent face sinon j'ai peur qu'il n' aillent pas très bien économiquement.
Rédigé par : C.B. | 06 mars 2012 à 17:19