Bien avant l'ère chrétienne, le philosophe Platon, pour qui également l'homme est destiné au travail, n'hésitait pas à expliquer, en retour, que des temps de répit lui étaient alors nécessaires. Comme à son habitude, il usa, en guise d'explication, d'une image mythologique savoureuse que je vous rapporte ici : "Les dieux, prenant pitié des hommes nés pour le labeur, instituèrent une suite de fêtes périodiques pour leur permettre de reprendre des forces, et leur donnèrent comme compagnons de fête les Muses, leur chef Apollon, et Dionysos, pour que, festoyant avec les dieux, les hommes reprennent courage et relèvent la tête".
Autrement dit, si l'on fait sienne cette approche et si l'on suppose que l'homme de tous temps a travaillé, il a de tout temps fait la fête. Et mon intuition me pousse à dire : "certainement plus souvent qu'aujourd'hui", le travail ayant pris dans notre société contemporaine une place exacerbée.
Qu'est ce que la fête ?
Joseph PIEPER en donne une définition que je trouve très belle : "Fêter, c'est exprimer d'une manière exceptionnelle notre accord avec le monde". Comment en effet imaginer des temps de fête sans porter fondamentalement un regard positif sur soi et ce qui nous entoure ?
Fondée alors sur le précepte de liberté jubilatoire (re)trouvée l'ombre de quelques instants, d'ouverture, à l'écoute de nous-mêmes comme de notre environnement, elle est source de créativité jaillissante et donc d'innovations. Au point que les arts et la culture y ont trouvé une place toute privilégiée.
Et les sentiments de plaisir et de jouissance s'emparent alors dans toute leur plénitude et leur "sauvagerie" de ces moments exempts de tout effort (ou presque), de toute raison (ou presque) et surtout de toute souffrance.
Moments intemporels qui, par nature, ne peuvent pas être régulés et qui paraissent alors aux yeux de certains gouvernants obnubilés par l'idée d'absolu maîtrisé (culte de la performance et de l'excellence), préjudiciables et donc à proscrire.
Fort de ces quelques éléments descriptifs, je commence à me demander "sérieusement" si la fête, entendue comme pulsion de vie, n'a pas historiquement précédé le travail, entendu tout du moins comme institution sociale (temps organisé de la production). Certains, je l'imagine facilement, me rétorqueront l'inverse à l'exemple de Mircea ELIADE : "La fête ne convoque tout ce qui conteste l'ordre social que pour mieux l'intégrer, et mettre en scène l'éternel retour de l'ordre immuable". Mais n'est ce pas là justement la dérive que connaît la fête dans nos sociétés productivistes modernes ? Je vous laisse sur ce point méditer.
Comment faire la fête ?
La fête peut-elle être instituée, autrement dit, faire l'objet d'une normalisation calendaire, sans perdre une part de son sens et de sa puissance salvatrice ? Pour les buts émancipant, délassant et rééquilibrant que je lui prête, je le crains. Au risque de vous irriter, je pense au contraire que les fêtes instituées génèrent des efforts mentaux par un rappel à l'ordre établi tels qu'elles contreviennent de ce fait à leur vocation originelle rappelée plus haut.
Là est, me semble-t-il, la distinction importante à faire avec les anniversaires ou les commémorations, qualifiés à tort de fêtes. Ils ont pour autant leur fonction propre, finalité importante au demeurant mais différente, parce qu'ancrée dans une gestion sociale et collective du souvenir ou dans un devoir de mémoire parfois heureux, parfois douloureux, et surtout parce que convenus comme des objets au service du renforcement de la cohésion sociale (par le sentiment d'appartenance à une même communauté qu'ils procurent).
Je pense, avant toute chose, que si nous aspirons à vivre dans un équilibre harmonieux, nous devons (ré)apprendre à prendre soin de nous en reposant la question du travail qui, aussi vital soit-il, doit laisser une place toute aussi significative à ces moments autres, qualifiés communément de loisirs.
Par contre, il paraît illusoire, voire, à l'extrême, dangereux, de considérer ces derniers exclusivement, leur existence et leur pouvoir ne reposant que sur cette dualité qu'ils entretiennent justement avec le temps du travail.
Pour conclure en l'état cette brève évocation, je détournerais volontiers à mon profit le propos de Monsieur Jean de la FONTAINE que chacun connaît depuis sa prime enfance :
"Je travaillais ne vous déplaise. Vous travailliez ? J'en suis fort aise. Eh bien, dansez maintenant !"
Plus globalement, il me paraît ici important de rappeler que l'homme est constitué tout autant de folie que de raison qu'il doit alimenter en même proportion s'il veut vivre et surtout s'épanouir. Et ces deux composantes sont indissociables comme la cigale et la fourmi en sont l'image et la fête et le travail, l'expression.
Je vous souhaite à présent d'agréables fêtes de début, de milieu et de fin d'année, sans cesse renouvelées, dans toute leur démesure!
François BOUTEILLE
Coaching & médiation
Bibliographie :
Guide des fêtes folles de France – Stéphanie LABE – Editions Autrement
Célébrer la Nation – Rémi DALISSON – Nouveau Monde Editions
Les fêtes à travers les âges – Pierre GORDON – Editions Signatura
Les mille et une fêtes – Elisabeth de FONTENAY – Bayard Centurion
La fête, la rencontre des dieux et des hommes – Stéphanie BENOIST – L'Harmattan
Peurs et risque au cœur de la fête – Jocelyne BONNET CARBONNEL – L'Harmattan
Le don du rien, essai d'anthropologie de la fête – Jean DUVIGNAUD – Editions Téraèdre
L’article est trop riche pour y répondre un lendemain de fêtes, et il est intéressant.
La fête devait venir spontannément quand on avait tué une bête et que l’on avait à Manger ;une tâche accomplie est (était) souvent suivie d’une fête (vendanges, moissons). Nos « pots » au bureau sont moins festifs !!!
Pour une fête, il faut aussi un décorum.
Enfin, tout cela m’a donné l’envie de relire ILLICT ET SON DROIT A LA PARESSE
MEILLEURS VŒUX
M.M.
Rédigé par : M.M. | 03 janvier 2011 à 07:37