Aparté n°110, 26/05/2009
Chacun d'entre nous perçoit bien que cette crise, au-delà de ses effets immédiats, désagréables et préoccupants, nous interroge une nouvelle fois sur la place qu'occupe et qu'occupera le travail dans notre vie. Rappelons-nous déjà que le propre d'une crise est d'être l'expression-même d'un changement qui se manifeste, souvent à notre insu et donc hors notre volonté de l'instant. Certains, pour en signifier la radicalisation, emploient le terme de "paradigme" dont le sens me paraît bien illustrer cette notion de passage.
Le devoir d'être heureux
Nous sommes, en quelque sorte, en train d'aborder une nouvelle conception du travail et donc un nouveau type de relation au travail, fruit de nouvelles exigences ou d'exigences réaffirmées avec une force toute particulière. N'oublions pas que le travail représente durant notre vie active environ 30% du temps éveillé, chiffre non négligeable même s'il a diminué de moitié en un peu plus d'un siècle. Il me semble que l'une des nouvelles revendications à présent pourrait se résumer au propos suivant : nous voulons passer du "pouvoir être heureux au travail" au "devoir être heureux au travail". L'option devient injonction.
Ce propos paraîtra, j'en suis sûr, quelque peu incongru, voire inconvenant à certaines et certains à un moment où les circonstances paraissent obliger de considérer le travail dans son expression la plus guerrière parce que relevant d'un combat nécessaire pour la survie et donc d'une réalité normalement coercitive avec les désagréments inévitables qui en résultent.
Et pourtant, depuis quelques années déjà, des signaux nous sont envoyés et qui nous ont plus ou moins alertés sur ce regard changeant que porte l'homme sur son rapport au travail. Sa nécessité n'est pas remise en cause. Par contre, à ne pas en douter, les conditions de son exercice le sont. Je pense en particulier à la population des jeunes qui développe à son sujet un regard pour le moins suspicieux, en doutant de plus en plus que ce soit un outil d'épanouissement personnel et de socialisation. Ne serait-ce que par leur difficulté croissante à y accéder. En effet, comme le rappelle le CREDOC, un trop grand nombre de ces jeunes s'installe durablement dans l'inactivité, dans l'emploi précaire ou dans l'alternance des deux. Et pourtant, cette population est celle qui devra assurer la performance du tissu économique demain par une recherche permanente d'efficacité accrue. Il y a donc de quoi s'interroger, voire s'inquiéter. Autre indicateur que de constater l'exaspération montante, vécue comme une profonde injustice par un nombre croissant de salariés, que cet écart sans cesse grandissant entre rémunération du travail et rémunération du capital.
La quête du bonheur
Faute d'une remise à plat de cette partition aux côtés de la part à consacrer aux investissements matériels et immatériels, je crains que nous allions tout droit vers des manifestations publiques d'une grande violence, fruits d'un profond ras le bol. Manifestations auxquelles, de par leurs probables extrémités, il sera particulièrement difficile de remédier. De plus en plus de chefs d'entreprise, de salariés, de représentants de la société civile, d'élus de tous bords comme de chercheurs s'accordent à dire que le temps est venu, compte tenu de tous ces signaux émis, de revisiter dans ses fondements même cette relation de l'homme au travail. Et aussi paradoxale que cela puisse paraître, compte tenu de l'ambiance du moment, la quête du bonheur par la recherche du bien être apparaît peu à peu comme l'un des principaux moteurs de ce changement, au détriment de la pénibilité subie et du stress qualifié jusqu'alors de nécessaire.
Il ne faudrait en effet pas que la peur très présente dans nos modèles contemporains et qui donne encore lieu à des rapports de force quasi institués dans la structure de travail ne mute subitement en colère irrépressible. Comment en effet, passer de la "peur de perdre" (ou de réussir) à "l'envie de gagner" ? Comment sortir du schéma qui consiste à penser que pour qu'il y ait des gagnants (généralement en faible nombre, à commencer par soi), il faut nécessairement un nombre bien supérieur de perdants (les autres) ? Tout le principe de la compétition est posé ici.
Comment promouvoir les réussites plutôt que de focaliser uniquement sur tout ce qui est générateur d'angoisse, de pulsion de mort, sur fond de fautes et de menaces ? Comment ainsi convaincre les médias, si impactants aujourd'hui sur l'état de notre moral, d'opter en ce sens pour un revirement complet dans la diffusion de l'information dont ils disposent ?
Et si nous imaginions les modalités à mettre en œuvre pour tendre vers le bonheur dans le travail, l'état de bien être nous servant alors d'indicateur pertinent de performance.
La reconnaissance du bien être
Remettons donc déjà en cause ce principe inavoué, loin du bon sens le plus élémentaire, que pour obtenir durablement le meilleur de l'autre il faut le contraindre plutôt que lui donner envie.
Bien évidemment, une telle conversion d'essence quasi culturelle nécessite que nous décidions déjà d'abandonner cette peur de perdre notre sacro saint pouvoir et le monopole de son exercice. Il me semble qu'en privilégiant l'approche collaborative au détriment de la thèse de la subordination instituée nous aurions quelques chances de nous remettre en bon chemin. Faut-il que l'ensemble des membres constituant chaque groupe au travail s'accorde à partager les convictions qu'un tel postulat suggère grâce à une véritable communication interne portée par le management.
Les capacités de chacun sont interpelées et mobilisées comme fondatrices de la relation de travail. Ces moments privilégiés que sont les entretiens d'embauche comme les entretiens annuels d'activité, entendus comme les clefs de voute de ce nouvel édifice, doivent ainsi laisser un temps suffisant pour permettre de valider cette adéquation. Le regard porté ensuite dans toute sa précision sur la proximité entre compétences recherchées et compétences proposées est tout aussi indispensable.
L'expression du pouvoir doit avant tout résulter du "pouvoir faire" plus que du "pouvoir faire faire". C'est ce que certains appellent la "hiérarchie de compétences" ou, autrement dit, l'exercice de l'autorité comme expression de l'autonomie dans le travail. Il est grand temps que le management prenne déjà systématiquement en compte ces deux dimensions dans une perspective réelle de collaboration où chaque salarié devra être ainsi, dans toute sa spécificité, considéré comme d'égale importance dans la chaine de production, parce que tout simplement unique et indispensable. Ma grand-mère me disait : "il n'y a pas de sot métier". Apprenons à considérer qu'il n'y a pas de "sot emploi" habité par de "sottes gens". L'estime de l'autre, à commencer par soi, naît en effet de la connaissance autant que de la reconnaissance.
De mon point de vue, travailler dans une perspective d'épanouissement personnel résulte pour chaque salarié d'une rencontre (le contrat) devant désormais concilier, d'une part, cette réponse apportée sur le plan de sa subsistance dans ce qu'elle doit avoir de digne et, d'autre part, pour y arriver, cette envie partagée de réussir un projet collectif équitable, clairement défini dans ses tenants et ses aboutissants.
Plus que parler d'échange, je préfère agréger les deux comme étant indissociablement générateurs de bien être par la satisfaction globale qu'ils procurent.
Bibiographie
Pour poursuivre ce court propos, je vous propose trois ouvrages :
- Le Groupe de Recherche Economique et Sociale du CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) a publié en 2002 chez VETTER Editions le résultat d'un travail collectif réunissant des chefs d'entreprises et des chercheurs sur le thème : "Osez le bonheur". Il est d'une actualité criante.
- Christian BOIRON, PDG des laboratoires homéopathiques du même nom, vient de sortir chez Albin Michel, dans la collection Espaces libres, un livre remarquable : "La source du bonheur".
- Enfin, Philippe VUITTON a publié en 2006 chez Ellébore Editions un ouvrage intitulé "Peurs ? Pour en finir avec les lieux communs" que je vous recommande également.
Bien cordialement,
François BOUTEILLE
Coaching & médiation
François,
dans un premier temps me permettras tu de revoir ton poste en "coach Méditationniste" et dans un deuxième temps ton apparté nous ramène vers une question de la plus haute importance " qu'est ce que le bonheur ?" et "avons-nous la même idée du bonheur ?".
Le malaise débute systématiquement quand une personne regarde dans le bonheur de l'autre …
Amitiés
C.V.
Directeur général adjoint
Rédigé par : C.V. | 27 mai 2009 à 16:25
Bonjour,
Beau questionnement sur lequel nous travaillons sous un autre angle
celui du stress (seylier)... et de la notion de capital santé
(physique, social, mental).... et finalement celui du rôle de
l'organisation qui doit a la fois rassurer et susciter la vigilance
(sorte de régulateur de stress qui ne peut qu'agir sur le collectif et
le sentiment d'appartenance..... qui permet d'entretenir une croyance
collective qui permet de faire face aux problèmes sans solution
connues (on sait pas comment ensemble on va y arriver... mais on va
trouver une solution)... comme d'hab serais tres heureux d'échanger
avec toi sur ces problematiques passionnantes
M.M.
Rédigé par : M.M. | 27 mai 2009 à 16:27
La mode fait que les jeunes (et les moins jeunes) n'ont qu'une expression pour désigner un moment de satisfaction : "Que du bonheur!"
ce qui prouve qu'en banalisant le vocabulaire on finit par vider le concept
mais ça c'est une autre histoire .
salut à toi
R.D.
Rédigé par : R.D. | 28 mai 2009 à 09:34