L'effort, concept construit tout en évidences, souvent évoqué dans le monde du travail, devient bizarrement difficile à définir dès l'instant où l'on s'intéresse à lui.
Nécessaire ou vertueux ? Contraint ou recherché ? Utile ou inutile ? De nature physiologique, psychologique, philosophique ou moral ? Signe de réussite ou d'échec ? Punition ou récompense ?
Autant de questions qui obligent à considérer finalement tout le mystère qui l'entoure.
Lors des derniers jeux olympiques, le jeune jamaïcain, Usain BOLT, remporte de manière spectaculaire le 100 mètres et explose par la même occasion l'ancien record du monde.
Tout juste sorti de la piste, un journaliste français l'interviewe et lui tient alors ce curieux propos : "ce n'est pas tant la vitesse avec laquelle vous avez parcouru cette distance qui m'a étonné mais bien l'aisance avec laquelle vous avez accompli cet exploit".
L'athlète paraît immédiatement soucieux du propos tenu et rétorque, comme pour s'innocenter d'une éventuelle faute commise (dopage…) : "Ne vous fiez pas aux apparences. Vous ne pouvez pas vous imaginer les efforts que j'ai faits et la souffrance que j'ai dû endurer ces deux dernières années pour en arriver à ce niveau de la compétition". Faire des efforts visibles aurait donc été un signe incontestable d'intégrité et de totale réussite pour ce journaliste.
En de toutes autres circonstances pourtant, l'élève qui apprend sans efforts fait au contraire l'admiration de ses proches, comme il lui arrive de générer pour cette même raison la jalousie de ses collègues.
L'effort, un référentiel culturel
Autrement dit, si nous considérons l'effort comme l'un des indicateurs d'un travail accompli (mais pour indiquer quoi ?), sa lecture et l'interprétation qui en découle peuvent prendre des chemins radicalement opposés.
Cela voudrait-il dire que la grille de lecture employée, le référentiel utilisé, ne serait pas le même selon chaque personne ?
Il y a donc bien un regard porté sur le travail, et donc sur l'effort qui en résulte, qui est plus souvent que nous l'imaginons de nature avant tout culturelle et morale, tout du moins éminemment subjective, en même temps qu'il interroge notre sensorialité.
Cela me renvoie à ces femmes accouchant dans des souffrances inimaginables et à qui l'entourage rappelait la nécessité de cet effort hors du commun et de la souffrance qui en émanait car disposant d'une valeur rédemptrice. Avec quelle pugnacité ont du agir certains médecins et personnels soignants pour que l'ensemble du corps médical (ou presque) accepte enfin, après des siècles d'apologie de la souffrance, de tout mettre en œuvre pour l'enrayer, au service, cette fois-ci, de la guérison.
L'effort, ciment de la liberté et de la volonté réunies
Bernard DUBURQUE, cherchant, dans la lignée de nombreux autres philosophes, à caractériser cette notion d'effort, nous rappelle que deux colonnes construisent l'humain : la liberté et la volonté. Prises séparément, elles sont assez vacillantes. Face à ces coup de boutoirs que sont entre autres la passion, la nécessité, le hasard et qui tendent à ébranler ces deux colonnes, l'effort serait le lien qui les réunirait (sans en être forcément la conséquence), la garantie par son existence et sa sensation de leur solidité, de leur validité ainsi que de leur cohérence réciproque.
Et comme les différentes définitions qui sont proposées divergent, je vous propose d'aborder l'effort en identifiant plutôt quelques catégories qui le caractérisent.
Tout d'abord, les efforts, aussi brefs soient-ils, s'inscrivent inévitablement dans la notion de durée. Car si l'effort est nécessaire à la mise en route de toute entreprise, il est indispensable à sa poursuite. L'inertie parfaite n'existe en effet pas. Relâcher son effort conduit à l'arrêt.
Il y a ensuite les efforts du corps. C'est souvent d'ailleurs ceux auxquels on pense en premier. Sans doute parce que leur perception est la plus "palpable".
Il y a bien évidemment aussi les efforts de l'esprit, souvent conjoints aux précédents. Il peut s'agir autant d'efforts de mémoire, de réflexion, d'imagination que de concentration.
Il y a enfin les efforts selon leur finalité, qu'ils soient destinés à l'individu pour lui-même ou qu'ils caractérisent une action destinée à autrui.
Nous pourrions également évoquer les efforts ressentis positivement ou négativement. Et pour rejoindre le champ de la morale, nous pourrions distinguer les efforts tournés vers le mal de ceux tournés vers le bien.
Nous voyons donc combien il est difficile de définir de manière cartésienne ce concept, au-delà d'une tentative de classification qui en exprime toute la diversité.
L'effort, objet diffus autant qu'essentiel
Un autre philosophe, Pierre MAINE DE BIRAN, pour appréhender l'effort, n'hésite pas à le qualifier d'hyper organique, c'est-à-dire une entité homogène qui n'a ni centre ni localisation précise. Il est par nature diffus. Fruit d'un ressenti, il participe à la sensorialité comme outil de perception d'un travail en voie d'accomplissement, qu'il soit physique, intellectuel ou réunissant les deux.
L'effort a sûrement aussi une fonction identitaire puisqu'il nous permet de mieux percevoir sensoriellement et émotivement une action. Il nous indique ainsi que c'est bien nous qui la commettons. En somme, l'effort contribue à nous apporter la preuve que nous existons.
Intellectuellement, la pratique de l'effort participe vraisemblablement à la raison. Comme nous l'avons vu plus haut, il contribue à notre équilibre. Il nous permet en effet d'entreprendre notre environnement comme acteurs, de manière réfléchie et calculée, autant que de vivre ces passions qui très vite nous submergent.
Je conçois que ce propos est loin d'avoir permis de faire le tour de la question.
Je vous laisse à présent méditer et réagir à son propos.
Et pour reprendre à mon compte le propos de Bernard DUBURQUE, je conclurai ainsi :
"Est-ce finalement faire un effort d'exister qui convient plutôt que simplement exister. Nous pouvons alors dire de l'existence qu'elle est une forme de l'effort."
François BOUTEILLE
Coaching & médiation
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